Entretien avec Éric Mestrallet, fondateur Délégué de la Fondation Espérance banlieues
Vous venez de publier « Refaire école ». Quelles sont les raisons qui vous ont incité à écrire ce livre ?
La joie de vouloir partager des solutions sur la base d’e l’expérimentation grandeur nature Espérance banlieues réalisée depuis 15 ans. On pourrait se dire que les constats, la lourdeur du système, la disparition de l’ambition doit nous conduire collectivement à ne plus croire en une refondation possible. L’institution scolaire souffre, les professeurs et le personnel - malgré un engagement important - perdent le sens de leur vocation, les enfants de certains territoires ne sont pas dans un environnement conforme à des apprentissages qui les conduisent vers la liberté, les parents manifestent de la défiance … et ce dans un contexte de la déferlante de l’IA et de chute démographique qui bouleverse le logiciel organisationnel.
Pourtant, il est possible de redonner la possibilité aux professeurs de s’épanouir dans leur métier, de recréer une alliance entre des adultes au service des enfants, de permettre à la jeunesse de profiter de ces années bénies pour se construire sereinement, de disposer d’une première petite société apaisée fondement de notre pays.
C’est l’objet de ce livre alors que se lance la campagne présidentielle.
Quel message souhaitez-vous faire passer à travers ce livre ?
Tous les enfants peuvent réussir à acquérir les fondamentaux et savoirs être nécessaires pour « croquer la vie à plein dent ». Ce livre vise à mettre en lumière les modalités de cette réussite attendue de tous nos compatriotes.
À partir de votre expérience de terrain, vous imaginez un système éducatif renouvelé. Qu’entendez-vous par là ? Quelles sont vos propositions ?
Cela suppose de repartir de ce qui se passe réellement dans les établissements, des besoins des élèves et du travail des enseignants, pour reconstruire une école qui transmet, qui élève et qui donne confiance. Comme le montre Refaire école, notre système souffre d’un manque de cap, et de capacité à faire confiance aux acteurs de terrain tout en leur demandant des résultats.
Mon expérience m’a d’abord appris une chose essentielle : aucun élève n’est condamné par son environnement social ou familial. Dans les territoires fragiles, j’ai vu des enfants reprendre goût à l’école lorsque celle-ci devenait un lieu d’attention, d’exigence et de confiance. L’école à taille humaine offre que chaque élève soit connu, chaque progrès suivi, chaque difficulté accompagnée. Les enseignants travaillent en équipe et les parents sont considérés comme des partenaires.
Ma première priorité serait de remettre l’élève au centre, sans abaisser nos exigences mais au contraire en les élevant. Une école renouvelée doit réaffirmer une ambition forte pour tous, particulièrement pour ceux qui disposent du moins de ressources en dehors de l’école. Cela passe par la maîtrise des fondamentaux : lire, écrire, comprendre, raisonner, calculer et s’exprimer correctement. Mais transmettre ne signifie pas seulement accumuler des connaissances : l’école doit aussi former l’intelligence, l’esprit critique et le citoyen. Exigence et bienveillance ne sont pas contradictoires : l’élève doit savoir ce que l’on attend de lui et être accompagné pour y parvenir.
Ma deuxième proposition serait de faire de l’établissement une véritable communauté éducative. Je crois à une autonomie responsable des établissements : elle doit être associée à un projet clair, des objectifs précis et une évaluation régulière. Le chef d’établissement doit disposer de marges de manœuvre pour organiser les équipes, adapter les horaires, construire des dispositifs répondant aux besoins locaux et mobiliser les partenaires du territoire. En contrepartie, l’établissement doit rendre compte de ses résultats et de ses progrès.
Je proposerais ainsi un contrat pluriannuel entre l’établissement, l’État et la collectivité, construit à partir des besoins propres à chaque territoire. L’établissement bénéficierait d’une réelle liberté d’organisation, tandis que l’État apporterait accompagnement et évaluation.
Ma troisième priorité serait de refonder le métier d’enseignant. Nous avons besoin d’enseignants reconnus, formés et accompagnés. Le livre souligne le déficit de formation continue : dans le premier degré, elle représente environ deux jours par an, contre huit en moyenne dans l’OCDE.
Je voudrais donc une formation continue régulière, directement connectée aux besoins rencontrés en classe et davantage fondée sur les résultats de la recherche et les sciences cognitives. L’objectif serait de contrôler pour permettre à chacun de progresser.
Ma quatrième proposition concernerait la taille et l’organisation des établissements. Une école à taille humaine permet de connaître réellement les élèves et de travailler collectivement sur leurs difficultés. Les expériences présentées dans le livre montrent que des établissements de 170 élèves maximum peuvent créer un climat favorable : aucun enfant ne disparaît dans la masse, les enseignants se connaissent et les familles sont davantage impliquées.
Je privilégierais donc la réduction des effectifs là où les besoins sont les plus importants. Dans les territoires fragiles, il faut donner davantage de temps et d’adultes à ceux qui en ont le plus besoin. Les évaluations nationales doivent également devenir de véritables outils de pilotage afin d’identifier rapidement les difficultés et d’y répondre.
Je souhaite également une école qui prépare à l’avenir. Face à l’intelligence artificielle, il ne s’agit pas de l’interdire mais d’apprendre aux élèves à l’utiliser avec discernement et éthique. Plus les outils numériques produiront de réponses, plus l’école devra développer la culture générale, la lecture, le raisonnement et l’esprit critique permettant de les interroger.
Au fond, refaire école, c’est passer d’un système qui administre à un système qui fait réussir : une école qui fixe un cap national clair, garantit les mêmes exigences fondamentales partout, mais donne davantage de liberté aux équipes pour atteindre ces objectifs. Une école où l’enseignant est reconnu, où le chef d’établissement anime une équipe responsable, où les parents sont des partenaires et où chaque élève est connu, accompagné et encouragé à viser haut.
Le système renouvelé que j’imagine est donc exigeant et bienveillant, national dans ses principes mais décentralisé dans son organisation, autonome mais responsable, attentif aux fragilités mais refusant le fatalisme. L’expérience de terrain montre que cela est possible lorsque l’on donne aux acteurs de l’école la liberté, les responsabilités et les moyens de la transformer.
Selon vous, « Refaire école » doit devenir un véritable enjeu municipal. Vous plaidez ainsi pour transférer les collèges aux communes. Qu’est-ce que cela changera ?
Faire en sorte que chaque école dispose d’un projet pédagogique élaboré en lien avec la collectivité territoriale afin d’apporter la cohérence des actions menées pour les enfants et jeunes est l’enjeu de ce rapprochement avec les instances locales. Considérer l’école du socle (primaire et collège) comme un tout pour offrir la cohérence attendue conduit à rapprocher le collège du primaire. Le collège est d’abord un post primaire comme tout parent le constate, la 6ème terminant d’ailleurs le cycle commencé en CM1. La pédagogie doit permettre de franchir les étapes les unes après les autres sans en sauter et ainsi aller vers l’abstraction en son temps.
L’école, primaire et collège, va ainsi donner à l’enfant d’acquérir les fondamentaux, se constituer des référentiels pour ensuite dans le temps de l’adolescence qui voit tous ces bouleversements se consolider pour ensuite disposer des moyens pour entrer dans la vie adulte librement.
Les écoles hors contrat sont régulièrement sous le feu des critiques. Fort de votre expérience, quel regard portez-vous sur ce débat ?
Je pense que le sujet est mal posé. La croissance du hors contrat signale peut être tout simplement le besoin d’amélioration de l’institution. La société d’aujourd’hui n’est pas comparable à celle dans laquelle le système scolaire a été élaboré. Je considère que ce dernier n’a pu évoluer suffisamment vite. L’enjeu de la chute démographique et de l’IA nous y oblige. ■
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