Entretien avec François Cornut-Gentille, ancien député
Rejetant l’enlisement technocratique tout autant que l’illusion populiste, François Cornut-Gentille, auteur de « Un nouvel art de gouverner : pour en finir avec les technocrates et les populistes »* démontre que l’Etat, devenu aveugle, multiplie les lois d’annonce sans prise sur le réel. Pour rompre cette impasse, il dessine une méthode institutionnelle inédite visant à réhabiliter le diagnostic et l’action.
Dans votre livre, vous expliquez qu’aucun candidat à la présidentielle ne pourra appliquer les réformes promises. Pourquoi ? Quel est le constat que vous faites aujourd’hui ?
Le constat qui est fait de façon quasi unanime, par-delà les clivages, est que le pays est aujourd’hui dans une impasse. En réalité, on recherche des causes de ce blocage dans l’actualité de façon très superficielle. On ne va pas au fond des choses. On préfère rechercher de boucs émissaires. Pour certains, Emmanuel Macron est responsable de toutes les calamités produites en France. Pour d’autres, au contraire, ce sont les extrêmes, qui sont la cause du désordre. Mais y voir la cause principale, c’est se condamner à ne rien comprendre. On voit bien qu’on est dans un processus de recherche de boucs émissaires, alors que les causes du désordre sont beaucoup plus profondes. Et je ne suis pas certain que les candidats à la présidentielle aient compris ça.
L’autre cause du désordre, c’est l’absence de majorité qui est invoquée très souvent.
C’est sûr que ça complique les choses, mais est-ce la cause de l’impuissance publique dans laquelle on est depuis des années ? Je n’en suis pas certain. Je pense au contraire que l’absence de majorité est l’aboutissement de désordres plus profonds.
Le désordre pour moi vient au fond d’un changement de monde non maîtrisé, non compris.
Mais est-ce que cette forme d’aveuglement, ce n’est pas une forme de facilité ?
Cet aveuglement peut être pour certains une facilité mais ça contribue surtout à aggraver l’impasse dans laquelle nous sommes.
Mais alors, que faire ?
Il y a un travail politique à repenser. Avant de légiférer, il faut prendre le temps d’essayer de comprendre où on en est. Il faut d’abord essayer de comprendre les contradictions que l’on doit gérer, ce qui est vrai sur tous les dossiers. Prenons l’exemple de l’immigration. Il faut à la fois sans doute savoir expulser mieux, mais il faut aussi savoir intégrer mieux. L’énergie, il faut une énergie propre, mais abordable et souveraine.
Il faut prendre le temps de la réflexion, ce qui n’est pas toujours fait dans les textes de loi par les gouvernements ou le législateur.
Un autre aspect est celui du temps long.
Gérer la complexité d’un sujet ne se fait pas en 5 minutes. Cela demande du temps et de prendre les problèmes dans leur globalité. Il faut une stratégie. Ce que ne font pas les gouvernements qui travaillent le plus souvent dans l’urgence.
Mais encore.
Historiquement, il faut voir que depuis longtemps en France, il existait une forme de répartition des rôles avec des politiques qui se contentaient d’indiquer la direction, de « vendre une idée », et puis l’administration qui était chargée de la mettre en œuvre. Ce principe ne pouvait fonctionner que tant que vous aviez des choses assez simples à mettre en œuvre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Pourquoi ?
En raison de la complexité des sujets comme par exemple l’immigration ou l’énergie, l’importance ce n’est pas l’idée d’être pour ou contre l’immigration, d’être pour ou contre le nucléaire, pour ou contre le renouvelable. Tout est dans la mise en œuvre.
Et cela suppose un travail beaucoup plus approfondi. C’est même la qualité, la crédibilité de la mise en œuvre qui fera que les gens pourront basculer sur telle ou telle solution. Tout cela demande des échanges beaucoup plus approfondis qu’aujourd’hui entre le niveau technique et le niveau politique pour appréhender la situation et fabriquer des solutions.
Que proposez-vous ?
Il y a un besoin à la fois d’un regard politique et d’un regard technique. La solution que je préconise est de transformer le Sénat en Chambre du diagnostic. Assisté par la Cour des comptes et peut-être aussi France Stratégie, le Sénat pourrait alors veiller à approfondir tous les sujets, ce que l’administration ne peut pas faire puisque partie prenante dans l’application. On pourrait voir dans ce travail des études d’impact beaucoup plus développées qu’aujourd’hui.
Sauf que ce travail demande quand même beaucoup de temps.
Et bien, tant mieux ! Mais, il faut rappeler qu’au fond le processus législatif en France est en réalité relativement long. Entre la navette parlementaire et le temps préparatoire, ce n’est pas aussi rapide qu’on le croit.
Avec ce que je préconise, avec des textes mieux cadrés, il n’y plus qu’une seule lecture. Avec ce travail d’approfondissement très en amont, on peut supposer qu’on aura des textes de loi plus courts et de meilleure qualité et qu’une seule lecture suffira. C’est en tout cas mon hypothèse.
De manière un peu brutale, vous déclarez que le Parlement légifère « n’importe comment » et que les lois sont mauvaises ?
Absolument ! Reprenons nos exemples. L’immigration, on a connu une trentaine de textes et les choses sont hors de contrôle. Sur l’Éducation nationale, même chose avec de nombreux textes et vous voyez bien qu’on sait pas du tout où on en est. Les textes ont complexifié les choses et je me dis parfois que dans pas mal de domaines, il aurait été mieux de rien faire.
Sous la IIIème République et la IVème République, vous aviez des gens brillants mais qui participaient à un système épuisé. On est exactement dans cette situation. Je ne pense pas que les hommes politiques soient pires qu’avant. Je pense simplement, que les politiques, y compris les gens brillants, acceptent un fonctionnement qui est devenu inacceptable en réalité.
Mais sincèrement, vous pensez que les choses peuvent changer après la présidentielle ?
Tout ce que je décris et tout ce que je vous dis prouve que les choses sont très mal engagées, à tout point de vue. Je pense même que les choses se dégradent à très grande vitesse. Mais à un moment, il va bien falloir reconstruire, reconstruire avec tout le monde et ça suppose des règles du jeu acceptables par tout le monde. Je travaille à ça. Ceci dit, on ne fera pas l’économie de mesures d’urgence et de de périodes très difficiles puisqu’actuellement personne ne s’écoute, personne n’a la moindre idée, personne... Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras. ■
* Le Condottiere | octobre 2026


