Comme haut fonctionnaire à Bercy et à Bruxelles, elle avait déjà connu de nombreuses crises : économiques bancaires, monétaires,… Mais jamais bien sûr l’intensité d’une guerre. Voilà 8 mois que l’envoyée spéciale pour l’aide économique et la reconstruction de l’Ukraine vit à l’heure du conflit aux portes de l’Europe.

Muriel Lacoue-Labarthe fouille dans son téléphone quelques instants. Elle a archivé dans sa pellicule la capture d’écran d’une application qui recense en direct les alertes aux missiles sur Kyiv. « C’était complètement délirant, j’ai voulu la garder » : sur les cinq derniers jours affichés, une alerte toutes les deux heures environ, de jour comme de nuit.

Depuis le début de l’année, cette énarque est devenue envoyée spéciale du président de la République pour l’aide économique et la reconstruction de l’Ukraine, poste créé quelques mois après l’invasion à grande échhelle où Pierre Heilbronn l’a précédé. La cellule est hébergée au Quai d’Orsay mais sa lettre de mission la place en lien constant avec Bercy, les Armées, le SGAE, l’ambassade à Kyiv. Concrètement, il s’agit de coordonner l’aide bilatérale française, de porter les positions françaises auprès de Bruxelles et des instances multilatérales, et surtout d’identifier des projets à financer. Le fonds de dons mis en place par la France a mobilisé 200 millions d’euros en 2024 pour dix-neuf projets d’entreprises françaises choisis par les autorités ukrainiennes elles-mêmes. Un second fonds, doté cette fois de 71 millions, a reçu une centaine de dossiers d’entreprises françaises, signe qui ne trompe pas selon elle : « Ce sont des entreprises qui auront été aux côtés des Ukrainiens dans les temps difficiles, et qui seront là pour les temps meilleurs ».

Elle s’y rend environ toutes les six semaines. Son premier voyage, fin février, tombe en pleine vague de froid et de bombardements sur le système énergétique. Elle participe à la commémoration de l’invasion à grande échelle, place Maïdan : une cérémonie sobre, une petite lanterne déposée devant une forêt de drapeaux, une sonnerie aux morts jouée à la trompette. « Vous savez pour qui vous bossez, vous savez pourquoi vous bossez », résume-t-elle simplement.

La guerre ? Rien ne semblait l’y destiner. Fille d’une famille de professeurs côté paternel, elle avait choisi Sciences Po un peu par défaut, avant de viser l’ENA tout en gardant une licence de droit en filet de sécurité. Son rêve secret aurait été de diriger un orchestre, projet qu’elle balaie d’un rire : « Ce n’était absolument pas possible ». À la sortie de l’École elle atterrit à la DGCCRF, où elle traite du contrôle des concentrations d’entreprises, à la croisée du droit et de l’analyse économique. C’est là, dit-elle, qu’elle trouve le fil qui traversera toute sa carrière : associer le droit, l’économie et l’Europe.

Ce fil la conduit à la Commission européenne, puis au Trésor à partir de 2010, en pleine crise grecque, où elle participe à la conception du mécanisme européen de stabilité. Elle rejoint ensuite le cabinet de Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, au moment où se met en place l’union bancaire, avant de revenir au Trésor pour affronter le chaos du troisième programme grec et les tractations du gouvernement Tsipras. Elle repart à Bruxelles préparer les institutions européennes à la crise suivante, des réflexions qui nourriront, sans qu’elle le sache encore, la réponse au Covid et le plan Next Generation EU. De retour au Trésor, elle prend en charge la politique commerciale au moment où l’arrivée de Trump ébranle le système multilatéral, puis devient directrice générale adjointe aux côtés d’Emmanuel Moulin. Vient enfin un détour par la Cour des comptes, avant qu’un voyage exploratoire à Kyiv, à l’automne 2025, ne la mène vers l’Ukraine.

Sur la corruption, sujet sensible dans le pays qu’elle suit, elle refuse la facilité du sermon. Les institutions anticorruption ukrainiennes, nées de la révolution de 2014, ont une capacité d’enquête suffisante pour remonter jusqu’au cabinet présidentiel, comme l’a montré l’affaire Energoatom. « Ce qui serait dramatique, c’est si ces affaires ne sortaient pas », tranche-t-elle.

Muriel Lacoue-Labarthe se souvient avec une émotion intacte du premier concert auquel elle a assisté entre deux vagues de Covid, à la Philharmonie de Paris, dirigé par Klaus Mäkelä : dix minutes d’applaudissements avant la première note, tant le public était heureux de retrouver des musiciens sur scène. Cet hiver, les week-ends pendant ses missions à Kyiv lui ont permis de retrouver la même sensation, dans les salles de concert où de jeunes orchestres ukrainiens jouent Bartók ou fêtent, chaque année, l’anniversaire de Bach. « Ça paraît très naturel d’entendre ça là-bas ». C’est peut-être tout l’art de cette diplomate économique : trouver, dans les marges d’un pays en guerre, la place qui reste à la musique. ■

 

Muriel Lacoue-Labarthe, Envoyée spéciale de la France pour l’aide et la reconstruction de l’Ukraine (depuis janvier 2026). Née le 25 avril 1976. IEP Paris (1997) ; licence de droit, université Paris II Panthéon-Assas (1998) ; ENA, promotion Nelson Mandela (2001). Cheffe du bureau des concentrations et aides d’Etat à la DGCCRF (2004-2005) ; experte nationale détachée à l’unité 02, politique et coordination du contrôle antitrust de la Commission européenne (2005-2007) ; cheffe du secteur marché interieur, concurrence, aides d’Etat au secrétariat général des affaires européennes (2007-2010) ; cheffe du bureau Europe, coordination et stratégie européenne à la direction générale du Trésor (2010-2012) ; conseillère chargée des affaires européennes et financières internationales au cabinet de Pierre Moscovici, ministre de l’Économie et des Finances (2012-2014) ; sous-directrice des affaires européennes au service des politiques macroéconomiques et des affaires européennes de la direction générale du Trésor (2014-2016) ; chargée de mission auprès du directeur politique, stratégie, coordination et communication à la direction générale des affaires économiques et financières de la Commission européenne (2016-2017) ; sous-directrice de la politique commerciale, de l’investissement et de la lutte contre la criminalité financière à la direction générale du Trésor (2017-2020) ; cheffe du service des affaires bilatérales et du développement international des entreprises de la direction générale du Trésor (2020-2021) ; directrice générale adjointe du Trésor (2021-2024) ; conseillère maître à la Cour des comptes (2024-2025) ; membre du collège de l’Autorité de la concurrence (mai 2025-janvier 2026).