Ce récit tient tant que l’on raisonne en statuts. C’est précisément ce déplacement du regard, déjà esquissé dans un précédent article, « Et si, en France, presque tout le monde était fonctionnaire sans le savoir ? », qui permet d’en mesurer les limites. Il vacille dès que l’on observe les flux, c’est à dire les circuits concrets par lesquels l’argent public irrigue, soutient ou stabilise des revenus très divers.
Une économie vit d’argent qui circule : salaires, prestations, remboursements, commandes, subventions, intérêts. Ces flux dessinent des dépendances concrètes, quotidiennes, bien plus parlantes que les catégories juridiques figées. Sous cet angle, la frontière public privé apparaît bien moins nette qu’on ne le dit. Dette, aides aux entreprises, commande publique, protection sociale : l’État irrigue en profondeur des pans entiers de l’activité dite « privée ». Le constater n’est ni accuser ni disculper. C’est déplacer le regard, pour sortir d’une indignation stérile et rouvrir une question simple : de quoi dépend réellement notre économie, et à qui profite cette dépendance ?
Une opposition public / privé devenue trompeuse
Le débat public français repose sur quelques réflexes bien rodés : « trop de fonctionnaires », « le privé crée la richesse ». Ces oppositions ont l’avantage de la simplicité. Elles évitent surtout de regarder comment les revenus sont effectivement produits.
Raisonner par statut ne dit plus grand chose. Un infirmier libéral, un agriculteur, un ingénieur du BTP travaillant sur des infrastructures publiques, ou un cadre d’entreprise vivant de marchés publics sont juridiquement « privés ». Leurs revenus, pourtant, dépendent largement de décisions publiques. Inversement, certains agents publics évoluent dans des organisations soumises à des logiques très proches du marché.
Ce qui compte n’est donc pas l’étiquette sur la fiche de paie, mais l’origine de l’argent qui la finance. Autrement dit, la question décisive n’est plus « public ou privé », mais le degré d’exposition aux décisions publiques. Dès que l’on raisonne en flux, l’opposition public privé se fissure. Apparaît alors une réalité souvent passée sous silence : une dépendance financière massive à l’État, diffuse, graduée, rarement assumée comme telle. Une dépendance qui n’a rien d’accidentel, et encore moins de transitoire.
Qui dépend réellement de l’argent public ?
Une fois le regard déplacé, le paysage devient étonnamment lisible. La fonction publique stricto sensu compte environ 5,8 millions d’agents. C’est le premier cercle, le plus visible. Mais il est loin d’épuiser la question.
Autour s’étend une vaste zone grise : professions privées, revenus publics. Les professionnels de santé vivent majoritairement de l’assurance maladie ; leurs tarifs sont négociés, leurs revenus encadrés. L’agriculture repose structurellement sur les aides de la PAC et les soutiens nationaux, qui stabilisent durablement les revenus. Dans de nombreuses exploitations, ces aides représentent autour de la moitié du revenu, parfois davantage selon les filières et les années.
La commande publique constitue un autre pilier. L’État, les collectivités et les opérateurs publics sont les premiers clients de l’économie française ; les marchés publics représentent près de 8 % du PIB. Dans le BTP, les infrastructures ou les transports, une part décisive de l’activité en dépend.
Même la finance et l’innovation, souvent présentées comme le cœur du « privé pur », reposent sur des appuis publics : garanties, régulation, dette souveraine, dispositifs de soutien à l’innovation.
En additionnant ces cercles, on atteint un ordre de grandeur de 25 à 30 millions de personnes dont le revenu dépend, directement ou indirectement, de l’État. Ce n’est pas une anomalie marginale, ni un effet de bord. C’est une structure, durable, organisée, au cœur même du fonctionnement économique. Ce chiffre vise moins l’exactitude que la mise en lumière d’une structure économique invisible au débat public.
La dette publique, colonne vertébrale invisible du « privé »
La dette est souvent décrite comme abstraite. Elle ne l’est pas. Elle verse des revenus concrets, année après année : des intérêts. Ces flux alimentent d’abord les banques, les assureurs, les fonds, pour lesquels l’obligation d’État constitue un actif central, sûr et liquide. C’est, en quelque sorte, la cheville ouvrière de leur prudence affichée : on « sécurise » le privé avec du risque public.
En 2025, le service de la dette dépasse 65 milliards d’euros, un montant comparable au budget de l’éducation nationale. Cet argent sécurise des revenus privés, pendant que les services publics, eux, sont sommés de se restreindre.
Cette situation résulte de choix anciens : le recours aux marchés financiers a transformé la dette en instrument de transfert. Dit simplement, ce n’est pas le privé qui finance l’État ; c’est l’État qui finance une partie du privé en rémunérant l’accès à sa propre monnaie.
Une économie sous tutelle publique… sans débat démocratique
L’État est omniprésent dans les faits : il finance, garantit, régule. Pourtant, le discours dominant affirme son retrait et son impuissance. Cette contradiction tient par la technicisation du débat : règles budgétaires, indicateurs, normes. On n’arbitre plus, on applique. Et la formule tombe : il n’y a pas d’alternative. À ce stade, ce n’est même plus un argument, c’est une ambiance, une façon de clore la discussion avant qu’elle commence.
La dette sert ici d’argument de clôture. Les choix sont présentés comme des nécessités comptables, alors qu’ils relèvent d’orientations politiques. Le débat se brouille : on culpabilise les dépenses sociales, on désigne de faux responsables, tandis que les mécanismes structurels restent hors champ. On se dispute sur des symboles, sur des catégories, pendant que les circuits financiers, eux, tournent sans bruit.
Cette dépolitisation a un coût démocratique, souvent sous estimé. Elle réduit l’espace du désaccord et entretient un sentiment d’impuissance, alors même que l’État demeure central dans le fonctionnement économique.
Ce que change vraiment le chiffre de 25–30 millions
Ce chiffre oblige à déplacer les termes du débat. Il oblige aussi à repolitiser ce qui a été trop longtemps présenté comme technique, voire comme inévitable. Il rend largement obsolète la focalisation sur le nombre de fonctionnaires. Il impose de repenser les aides aux entreprises, la fiscalité et la dette non comme des anomalies, mais comme des éléments constitutifs du système. Et donc d’en demander des comptes : transparence, conditions, évaluations, retour réel pour la collectivité.
La question n’est donc pas « trop d’État », formule commode mais largement vide. Elle est plus exigeante : quel État, au service de qui, et sous quelles conditions ? Ce déplacement ne résout pas tout, et ne prétend pas offrir de solution clé en main. Mais il clarifie et prépare une autre manière de poser le problème. Parce qu’une fois les flux mis à plat, on peut enfin discuter du cœur : quels soutiens sont utiles, lesquels relèvent de la rente, et quelles contreparties on exige, concrètement, pas en slogan.
Sortir du mythe pour gouverner autrement
Opposer public et privé empêche de voir comment l’économie fonctionne réellement. Le chiffre de 25 à 30 millions agit comme un révélateur : une société largement cofinancée par l’État, mais gouvernée comme si cette réalité n’existait pas.
Sortir de ce mythe ne signifie ni plus ni moins d’État par principe. Cela suppose de remettre les flux au centre du débat, de rendre visibles les choix et de rouvrir la discussion sur les finalités : qui finance quoi, pour quels effets, et avec quelles exigences. Gouverner autrement commence souvent par regarder autrement, ou, à tout le moins, rendre à la décision publique ce qu’on lui a retiré : le droit d’être discutée. ■
