Par Yves d’Amécourt, viticulteur et sylviculteur, ancien élu local de Gironde*
“Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires”. La formule de Montesquieu résonne aujourd’hui avec une singulière actualité. Chaque été, lorsque les colonnes de fumée obscurcissent le ciel du Médoc, du Var, de la Corse ou de l’Anjou, lorsque les Canadair sillonnent le ciel et que les sapeurs-pompiers accomplissent des prodiges pour sauver des villages entiers, la France redécouvre sa vulnérabilité. Les habitants sont évacués, les hectares détruits se comptent par milliers, les ministres promettent de « tirer toutes les leçons » de la catastrophe. Puis vient l’automne, les commissions remettent leurs rapports, l’hiver apaise les inquiétudes, et l’été suivant la forêt brûle de nouveau.
Nous croyons assister à une succession de catastrophes naturelles. Nous nous trompons.
Les grands incendies qui frappent désormais notre pays révèlent moins une crise de la forêt qu’une crise de l’action publique. Ils mettent à nu un État qui excelle à produire des stratégies, des procédures et des circulaires, mais qui peine de plus en plus à accomplir sa mission première : protéger les Français et le patrimoine naturel dont ils ont hérité.
Le changement climatique existe. Il serait absurde de le nier. Il favorise les sécheresses, prolonge les périodes de risque et accélère la propagation des flammes. Mais il n’allume pas les incendies. Les premières étincelles sont, dans leur immense majorité, d’origine humaine (1) : un mégot jeté par la fenêtre d’une voiture, un barbecue mal éteint, des travaux réalisés par grand vent, une clôture électrique défectueuse, une ligne électrique, un engin agricole, parfois un acte criminel. Le climat explique la violence des incendies ; il n’explique pas leur naissance. Cette distinction est essentielle. Une politique sérieuse cherche d’abord à empêcher l’étincelle avant de combattre le brasier. Comme l’a dit Bruno Lafon, le Président des Forestiers du Sud-Ouest au Président de la République à Bordeaux : « Le pin ne brûle pas si on y met pas le feu ».
Les forestiers le savent mieux que quiconque. Ils savent qu’un incendie se joue souvent dans les toutes premières minutes. Lorsque la fumée n’est encore qu’un mince filet gris au-dessus des pins, un simple extincteur, une citerne à proximité ou une piste praticable peuvent faire la différence entre quelques ares brûlés et plusieurs milliers d’hectares dévastés. Le feu vit au rythme des secondes ; notre administration raisonne trop souvent en mois, parfois en années.
C’est pourquoi la proposition formulée par Fransylva après les incendies de 2022 mérite d’être prise au sérieux. Rendre obligatoire la présence d’un petit extincteur dans chaque véhicule peut paraître dérisoire face aux images spectaculaires des bombardiers d’eau. Pourtant, plusieurs pays européens l’imposent déjà. Son coût est insignifiant ; son efficacité potentielle immense. Entre une fumée naissante et un incendie incontrôlable, il n’y a parfois que quelques minutes. Nous parlons volontiers de technologies de rupture ; il arrive pourtant qu’une mesure de simple bon sens sauve davantage de forêts qu’une innovation spectaculaire.
Mais la prévention ne s’arrête pas là.
Après les gigantesques incendies de Gironde en 2022, les propriétaires forestiers ne demandaient ni des milliards d’euros ni une nouvelle loi. Ils demandaient essentiellement qu’on les laisse travailler. Ils demandaient davantage de pistes DFCI, davantage de réserves d’eau, un débroussaillement facilité, une meilleure articulation entre le Code forestier et le Code de l’environnement, une véritable politique de prévention. Fransylva l’a dit (2). Les élus locaux l’ont dit. Les sapeurs-pompiers l’ont dit. Le Sénat est parvenu exactement aux mêmes conclusions dans son rapport consacré aux feux de forêt.
Lorsque tous ceux qui connaissent la forêt tiennent le même discours, il serait peut-être temps de les écouter.
Quatre années ont passé. Les mêmes incendies reviennent. Les mêmes débats recommencent. Les mêmes promesses sont répétées. Ce qui manque désormais à la France n’est plus le diagnostic ; c’est la capacité d’exécuter.
Le propriétaire forestier qui souhaite aujourd’hui créer une simple réserve d’eau découvre un univers dont le grand public ignore jusqu’à l’existence : police de l’eau, études hydrauliques, évaluations environnementales, déclarations, autorisations, consultations, recours éventuels… Dans les Landes de Gascogne, où la nappe phréatique affleure souvent à quelques mètres de profondeur, quelques heures de terrassement suffisent pourtant à créer un point d’eau stratégique pour les premiers secours. Mais il est courant que les études préalables coûtent davantage que les travaux eux-mêmes. Nous sommes devenus le pays où il est parfois plus facile d’étudier l’eau que de la stocker.
Le même paradoxe existe pour le débroussaillement. Le Code forestier impose au propriétaire d’entretenir sa forêt afin de prévenir les incendies. Dans le même temps, le Code de l’environnement lui rappelle qu’il ne doit pas porter atteinte aux habitats actuels ou futurs d’espèces protégées. Débroussaillez. Mais pas trop. Entretenez. Mais avec précaution. Protégez la forêt. Mais sans modifier son équilibre. Nous avons transformé la gestion forestière en exercice d’équilibriste juridique.
Depuis plus de vingt ans, le Conseil d’État lui-même alerte sur les conséquences de l’inflation normative. Rapport après rapport, il souligne que l’accumulation des règles ralentit l’action publique, brouille les responsabilités, décourage les initiatives et nuit à l’efficacité même des politiques publiques (3).
L’actualité récente en fournit une illustration saisissante. Dans le Médoc, l’une des hypothèses avancées pour expliquer le départ du feu est celle de travaux de débroussaillement réalisés sous une ligne électrique. Ces travaux auraient dû être effectués plusieurs mois plus tôt, avant la période de risque maximal. Mais les périodes d’intervention sont elles-mêmes encadrées par des dispositions destinées à protéger certaines espèces. Les enquêtes diront ce qu’il en est. Elles rappellent déjà une évidence : lorsque la norme finit par retarder l’action, elle risque parfois de produire l’effet inverse de celui qu’elle recherchait.
Dans le Var, une hypothèse évoque une clôture électrique. Là encore, les responsabilités devront être établies. Mais ces exemples rappellent que la prévention se joue bien avant l’intervention héroïque des sapeurs-pompiers. Elle se joue dans l’entretien des massifs, dans la rapidité des décisions, dans la possibilité donnée aux acteurs de terrain d’agir avant que le feu ne devienne incontrôlable.
À Toulouse, la société Positive Aviation développe le FF72-S, un bombardier d’eau amphibie dérivé de l’ATR 72. L’appareil promet d’emporter près de 8 000 litres d’eau pour un coût annoncé inférieur de moitié à celui d’un Canadair de nouvelle génération. Son premier client sera … américain. Pendant que nous débattons de procédures, d’autres investissent dans l’innovation française. Nous ne manquons ni d’ingénieurs ni d’entrepreneurs ; nous manquons de confiance dans nos propres capacités.
La première victime de ces hésitations n’est pas le propriétaire forestier. C’est la forêt elle-même.
Une forêt n’est pas un musée. C’est un patrimoine vivant. Elle produit du bois, protège les sols contre l’érosion, régule le cycle de l’eau, abrite une biodiversité exceptionnelle, stocke du carbone et fait vivre des milliers d’entreprises, de scieries, de transporteurs, de pépiniéristes, de charpentiers et d’artisans. Elle façonne nos paysages autant qu’elle participe à notre souveraineté économique. Lorsqu’elle disparaît dans les flammes, ce ne sont pas seulement des arbres qui brûlent. C’est un capital biologique constitué pendant plusieurs générations qui s’effondre en quelques heures.
Il existe, au fond, deux écologies. L’une considère que l’homme est une menace permanente et multiplie les interdictions. L’autre voit dans le forestier, le maire, l’ingénieur ou le pompier les premiers alliés de la nature. La première produit des formulaires, des normes, des contraintes, des précautions ; la seconde entretient les massifs, ouvre des pistes DFCI, aménage des réserves d’eau et équipe les secours. C’est cette écologie de la responsabilité qu’il nous faut retrouver.
La solution n’est pas dans davantage de réglementation. Elle est dans davantage de liberté. Non pas la liberté de l’abandon, mais celle de la responsabilité. La liberté du forestier qui connaît son massif. La liberté du maire qui connaît sa commune. La liberté de l’ingénieur qui invente les outils de demain.
Il faut laisser travailler ceux qui savent et cesser d’écouter ceux qui croient savoir.
La plus grave atteinte à la biodiversité n’est ni une piste DFCI, ni une réserve d’eau, ni un débroussaillement raisonné. La plus grande catastrophe écologique reste une forêt qui brûle. ■
*Yves d’Amécourt, ancien élu local de Gironde (conseiller général, maire, président d’EPCI, conseiller régional) est viticulteur et sylviculteur, référent agriculture-forêt-ruralité et porte-voix de Nouvelle Énergie, ingénieur de l’école des mines d’Alès. Il est l’auteur de L’humain, l’écologie, la politique (Éditions du Bien Commun, avril 2026).
1. Ministère de la Transition écologique ; Entente pour la forêt méditerranéenne (Valabre) : près de 90 % des départs de feux sont d’origine humaine. GIEC, AR6 (2023).
2. Sénat, Rapport d’information n° 35 (2022-2023) sur les feux de forêt ; Fransylva, Les cinq pistes de Fransylva pour lutter contre les feux de forêt (2022) ; loi n° 2023-580 du 10 juillet 2023 visant à renforcer la prévention et la lutte contre l’intensification et l’extension du risque incendie.
3. Conseil d’État, Simplification et qualité du droit (2016) ; Simplification de l’action publique ; Michel Crozier, Le Phénomène bureaucratique, Seuil, 1963.


