Les vitrines vides se multiplient, les rideaux restent baissés pendant des mois et certains centres-villes peinent à retrouver leur dynamisme d’autrefois. Longtemps considéré comme un phénomène propre aux territoires ruraux et aux petites communes, le recul du commerce de proximité touche désormais l’ensemble du territoire français. Face à cette évolution préoccupante, une mission d’information du Sénat a présenté un rapport proposant une série de mesures destinées à enrayer ce qu’elle appelle la « décommercialisation ».
Pour les sénateurs Marie-Lise Housseau, Patrick Chaize et Philippe Grosvalet, cette évolution constitue un véritable enjeu économique, mais aussi social et territorial. Ils rappellent que le commerce de proximité participe à l’attractivité des centres-villes, favorise les échanges entre habitants et contribue au maintien des services essentiels. Malgré les difficultés actuelles, ils refusent tout fatalisme. Selon eux, « la « décommercialisation » n’a rien d’une fatalité », à condition que l’ensemble des acteurs publics et privés agissent de manière coordonnée.
Le constat dressé par la mission sénatoriale est sans appel. La vacance commerciale poursuit sa progression depuis plusieurs années. En 2025, elle atteint 11,6 % des locaux commerciaux au niveau national, contre 8,8 % en 2017. Cette hausse concerne aussi bien les centres-villes que les centres commerciaux ou les zones commerciales situées en périphérie.
Les petites communes demeurent les plus fragiles. Le rapport souligne que la vacance commerciale y a fortement augmenté au cours des dernières années et rappelle qu’aujourd’hui 62 % des communes françaises ne disposent plus d’aucun commerce. Cette disparition progressive des commerces de proximité accentue les difficultés d’accès aux services pour une partie de la population et contribue à la perte d’attractivité de nombreux territoires.
Les grandes villes ne sont cependant plus épargnées. Après avoir longtemps résisté, plusieurs métropoles voient elles aussi les cellules commerciales inoccupées se multiplier. Certaines rues commerçantes, autrefois très fréquentées, connaissent désormais un taux de vacance inédit.
Une succession de crises et des mutations profondes
Pour les rapporteurs, il serait erroné d’expliquer cette situation par un seul facteur. Le commerce de détail traverse depuis plusieurs années une succession de crises qui ont profondément fragilisé le secteur.
Le mouvement des Gilets jaunes, la pandémie de Covid-19, la flambée de l’inflation liée à la guerre en Ukraine, puis les conséquences économiques des tensions internationales ont successivement pesé sur l’activité des commerçants. À ces événements conjoncturels s’ajoutent des transformations structurelles des modes de consommation.
Les consommateurs achètent davantage sur internet, privilégient de plus en plus les produits d’occasion, recherchent des prix toujours plus bas et consacrent une part croissante de leur budget aux loisirs, aux services ou au bien-être. Dans le même temps, le vieillissement de la population et l’évolution des habitudes de vie modifient durablement les attentes de la clientèle.
Le secteur de l’habillement illustre particulièrement ces bouleversements. En une dizaine d’années, près de 14 000 établissements ont disparu et 45 000 emplois ont été supprimés. Plusieurs enseignes historiques ont fermé leurs portes, laissant de nombreux locaux vacants dans les centres-villes.
Le commerce en ligne bouleverse les habitudes
Le développement du commerce électronique constitue l’une des principales mutations analysées par le rapport. En vingt ans, les achats sur internet se sont imposés dans le quotidien des Français. Aujourd’hui, les trois quarts des personnes de plus de quinze ans effectuent régulièrement des achats en ligne et le e-commerce représente une part importante des ventes de produits.
Pour autant, les sénateurs refusent d’opposer systématiquement commerce physique et commerce numérique. Ils estiment que les deux modèles sont désormais complémentaires. De nombreuses enseignes disposent d’ailleurs simultanément d’un magasin et d’une plateforme de vente en ligne. Le développement du « click and collect » ou de la réservation sur internet avant un retrait en boutique illustre cette évolution.
Selon les auteurs du rapport, l’enjeu n’est donc pas de lutter contre le numérique, mais d’aider les commerçants à exploiter pleinement ces nouveaux outils afin d’attirer une clientèle plus large.
Les plateformes étrangères dans le viseur
Les rapporteurs s’inquiètent toutefois de la progression fulgurante des plateformes extra-européennes, notamment asiatiques. Ils estiment que des entreprises comme Shein, Temu ou AliExpress bénéficient d’avantages concurrentiels qui déséquilibrent le marché français. Les faibles prix proposés, associés à des volumes considérables d’importations, fragilisent particulièrement les commerces indépendants. Le rapport souligne qu’en 2025, les importations réalisées via ces plateformes représentaient plusieurs centaines de millions d’articles pour une valeur de 5,6 milliards d’euros. Les sénateurs dénoncent une concurrence jugée déloyale et demandent un renforcement des contrôles sur la conformité des produits, ainsi que des sanctions pouvant aller jusqu’au déréférencement ou au blocage des plateformes en cas de manquements répétés.
Ils soutiennent également la mise en place d’une taxation européenne des petits colis importés afin de rétablir des conditions de concurrence plus équilibrées.
Le poids des loyers et des charges
Au-delà de la concurrence internationale, le rapport pointe également les difficultés rencontrées par les commerçants dans leurs relations avec les propriétaires de locaux commerciaux.
De nombreux professionnels estiment que les loyers restent trop élevés au regard de la baisse de leur chiffre d’affaires. Les sénateurs proposent donc plusieurs pistes pour rééquilibrer ces relations, notamment en facilitant la révision des loyers en cours de bail et en développant des observatoires locaux permettant de mieux connaître les prix pratiqués.
Ils recommandent aussi de rendre plus efficace la taxe sur les friches commerciales afin d’inciter les propriétaires à remettre plus rapidement sur le marché les locaux vacants.
Pour la mission sénatoriale, l’avenir des commerces physiques repose sur leur capacité à offrir ce qu’internet ne peut pas proposer.
Le magasin doit devenir un lieu de conseil, d’échange et d’expérience. Démonstrations de produits, ateliers, personnalisation, réparation, service après-vente ou accompagnement individualisé sont autant d’atouts permettant de fidéliser la clientèle.
Le rapport insiste également sur la nécessité d’accompagner les commerçants dans leur transition numérique. Les auteurs estiment que les outils digitaux, les réseaux sociaux et désormais l’intelligence artificielle peuvent devenir de véritables leviers de développement, à condition que les professionnels soient formés à leur utilisation. Ils rappellent que le commerce est désormais « par nature omnicanal ».
Les sénateurs souhaitent également accorder davantage de liberté aux commerçants dans le choix de leurs horaires d’ouverture afin qu’ils puissent s’adapter aux habitudes de leur clientèle et faire face à la disponibilité permanente du commerce en ligne.
Les collectivités appelées à jouer un rôle moteur
Le rapport insiste enfin sur la responsabilité des élus locaux dans la revitalisation commerciale.
Les exemples de plusieurs villes françaises montrent qu’une politique volontariste peut produire des résultats concrets. Les collectivités ayant réussi à faire reculer la vacance commerciale ont souvent misé sur une stratégie globale associant urbanisme, mobilité, sécurité, animation commerciale, rénovation des locaux et soutien aux commerçants indépendants.
Les sénateurs proposent de renforcer les pouvoirs des maires en matière d’aménagement commercial, de généraliser les postes de managers de commerce, de favoriser la création de foncières locales capables de réhabiliter des locaux vacants et d’améliorer l’accessibilité des centres-villes grâce à une politique de stationnement et de transports adaptée.
La qualité des espaces publics constitue également un levier majeur. Les auteurs rappellent que la propreté, la sécurité, la végétalisation ou encore la présence de services publics participent directement à l’attractivité des centres urbains.
Malgré un diagnostic préoccupant, les auteurs du rapport refusent de céder au pessimisme. Ils soulignent que plusieurs collectivités sont déjà parvenues à inverser la tendance grâce à des politiques locales ambitieuses.
Leur conclusion est claire : le commerce de proximité demeure un acteur essentiel de la vie économique et sociale française. Sa survie passera toutefois par une adaptation permanente aux nouvelles attentes des consommateurs, un accompagnement renforcé des commerçants et des règles de concurrence plus équitables. ■

