Print this page

“Les cartes viticoles resteront les mêmes pendant de nombreuses années”

Par Michel Rolland, Œnologue-consultant

Il y a une tendance actuelle à mélanger les causes et les effets dans le "global warming " que connaît la planète. Jusqu'à présent nous connaissons les causes du réchauffement climatique, lequel est indéniable, mais nous ne pouvons pas pour autant affirmer que la culture de la vigne a été totalement altérée, ni même qu’elle est menacée.

On ne peut pas parler du réchauffement climatique sans faire la genèse de la viticulture des quarante dernières années. Il faut se souvenir que les années 60 furent catastrophiques à plusieurs titres. Nous étions alors dans une période intensément productrice. Nous venions de découvrir l'azote, aliment nécessaire à la plante en général mais qui, utilisé en grande quantité, provoquait un phénomène de surproduction. Son usage entraînait deux inconvénients majeurs : un état sanitaire (pourriture) très instable et une qualité très basse en raison de l’absence d'anthocyanes et de tanins nécessaires à la tenue des vins rouges. Pour les vins blancs, l’azote provoquait diminution des arômes et dilution. 1960, 1963, 1965, 1968, 1969, 1972, 1973, 1974, furent ainsi autant de millésimes désastreux.

En ce temps-là, il fallait acidifier et chaptaliser. Une aubaine pour certains qui ont gagné beaucoup d’argent avec ces « bibines ». Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en désole comme moi, le "pas cher" a toujours séduit les consommateurs.

Après tant de déboires et de déconvenues, on commença à s’interroger : que fallait-il faire? De ce questionnement naîtront plusieurs remèdes à la crise. Conséquemment, le travail dans les vignes deviendra plus performant. Moins d'engrais, amélioration du feuillage, diminution des rendements, effeuillage... Pour le cuvier, sélection parcellaire, tri des baies, petits récipients vinaires pour une meilleure maîtrise des températures de fermentation. Naissance de l’assemblage, consubstantielle à celle des seconds vins.

Comme tout cela prend du temps, nous arrivons vers la fin des années 90, et nous rentrons dans une période climatique extrêmement favorable. Les années 2000. Formidable début de siècle au cours duquel l'association connaissances-climat va faire des merveilles. Sans aucun doute la plus belle décennie de l'histoire de Bordeaux. Mais comme toujours, les changements sont critiqués ; certains déplorent que l'alcool des vins soit en moyenne plus élevé. Il ne s’agit pas pourtant d’un défaut, alors que chaptaliser de 3 degrés, même si personne n'en parlait à l'époque, était beaucoup plus péjoratif pour la qualité du vin.

Que peut-il arriver dans les prochaines années ? Nous savons que certains pays ne reçoivent pas une goutte d'eau pendant le cycle végétatif, mais ils irriguent. Le terroir, même dans des conditions climatiques différentes, continuera à s'exprimer. Les vins pourront être différents de ceux d'aujourd'hui, mais certainement plus constants dans la qualité.

Il nous reste encore beaucoup à accomplir avant d’entrer dans une ère qui ne nous permette plus de faire du vin. Nous pouvons encore améliorer les cépages, les méthodes culturales, etc. Retenons que jusqu'à présent les meilleurs millésimes ont toujours été des années chaudes. Alors que le Danemark ou la Cornouailles ne se réjouissent pas trop tôt, ils ne sont pas prêts d'élaborer des grands crus !

Les cartes viticoles resteront les mêmes pendant de nombreuses années. Je ne peux que souhaiter bonne chance à ceux qui voudraient jouer les Nostradamus. Rien n’est plus sot que de prédire l’avenir ! J'ai lu récemment dans la presse que nous serions peut-être à la veille d'une mini-époque glaciaire comme il s'en était produit une au XVIIIème siècle. Même en cette hypothèse, croyez-moi, le froid serait beaucoup plus délétère que le chaud en matière de production de vin ! 

 

1735 K2_VIEWS