Dans cet indicateur global de performances commerciales, rares sont les secteurs qui ont affiché un excédent, de nature à compenser, ne serait-ce que partiellement, le déficit français. Hormis l’armement, l’aéronautique et les produits de luxe, l’agroalimentaire dégageait durablement un excédent.
Il faut en effet remonter à 1978 pour repérer ce qui sera le dernier déficit retiré des flux commerciaux en produits agricoles et alimentaires. En 2025, soit 47 ans après, le complexe agroalimentaire a frôlé le déficit selon les chiffres publiés par les douanes françaises. L’excédent n’est que de 181 millions d’euros, alors que, un an auparavant, il s’était élevé à 4,9 milliards. Ce décrochage de 96 % sur un an suggère d’en identifier les principaux facteurs.
Une mise en perspective historique
La chute de l’excédent commercial agroalimentaire français entre 2024 et 2025 ne constitue pas une surprise. Depuis le début des années 2000, l’érosion de la compétitivité de l’agriculture et des industries agroalimentaires est réelle et a suscité de nombreux commentaires. Exprimée en termes de parts des exportations françaises dans le monde, la compétitivité de la France s’est affaiblie. Alors qu’elle était la seconde puissance exportatrice mondiale derrière les États-Unis, avec plus de 8 % des exportations mondiales, la France a ensuite périclité dans la hiérarchie, supplantée par les Pays-Bas, l’Allemagne, le Brésil – devenu deuxième exportateur mondial derrière les États-Unis – et la Chine. Un déclin qui la place désormais au sixième rang des exportateurs mondiaux avec seulement 4 % de parts de marché (source : OMC).
Toutefois, en dépit de ce déclassement, la France était jusqu’en 2024, parvenue à dégager des excédents commerciaux, qui, malgré leur volatilité, n’en étaient pour le moins réels. Entre 1997 et 2024, l’excédent commercial agroalimentaire national se situait entre 5 et 12 milliards d’euros. La concurrence internationale, et singulièrement celle émanant des Etats membres de l’UE27, a malmené les positions commerciales de la France, dans plusieurs secteurs dont il sera question plus loin.
De ce recul abyssal du secteur agricole et alimentaire français dans les flux commerciaux internationaux, a découlé une prise de conscience collective, en lien d’une part avec l’érosion de la compétitivité d’une agriculture qui avait conquis par le passé une incontestable notoriété dans le monde, et, d’autre part, avec la perte de souveraineté alimentaire qu’elle suppose, alors que, paradoxalement, il y avait ambition de la restaurer depuis 2020.
Le choc de 2025
La rapide mise en perspective historique à l’instant exposée conduit à prendre la mesure du choc de 2025. Les réponses apportées au diagnostic établi il y a déjà plus de dix ans, relatif à l’érosion des performances commerciales française en agroalimentaire, n’ont pas empêché le secteur de sombrer dans l’abîme. La chute de l’excédent interrompt ainsi une longue période de réussite commerciale et repose, avec cette fois une amplitude inédite, la double question de son origine et des leviers à activer pour enrayer cette tendance (figure 1). L’indicateur de taux de couverture (exportations ramenées aux importations en pourcentage), n’est plus que de 100 %, alors qu’il était compris entre 140 et 160 % sur la période 1995-2015.
Sur l’année 2025, les importations de produits agricoles et alimentaires ont augmenté de près de 8,4 %, tandis que les exportations se sont quant à elles accrues de 2 % seulement. La France continue à exporter des produits agricoles et alimentaires, mais l’origine de son décrochage se situe dans la croissance de ses achats. Parmi ceux qui ont lourdement contribué à la dégradation de l’excédent, on trouve le poste café-cacao-thé, dont les échanges affichent un déficit de près de 3 milliards d’euros. Il faut y voir les répercussions de la flambée des prix en 2025 de ces matières premières, en particulier pour le cacao. A ce titre, la Côte-d’Ivoire est devenue en 2025 le quatrième déficit bilatéral français. Par ailleurs, les importations de viandes et de préparations à base de viandes (10 milliards d’euros, soit une hausse de 12 % sur un an), de fruits et de produits à base de fruits, ainsi que de tourteaux et d’huiles, ont apporté leur tribut à l’affaiblissement de l’excédent commercial français. En produits laitiers, le solde excédentaire recule sous le poids des importations de fromages.
L’observation des exportations montre que les céréales ont retrouvé en 2025 de la vigueur, notamment parce que la contraction du débouché algérien a été compensée par un surcroît d’exportations vers le Marox, la Tunisie et l’Egypte, conduisant à une légère hausse de l’excédent céréalier de +0,5 % à 6,2 milliards d’euros. L’amélioration de l’excédent en animaux vivants (+33 %) indique que la réputation de la France demeure robuste, de même pour les produits pour animaux, dont le solde progresse de 8 %. A noter également, dans un contexte de crise profonde dans lequel se trouvent la viticulture, que l’excédent en vins et spiritueux connaît certes un tassement important de 8,4 %, mais reste tout de même imposant, à quelque 13,5 milliards d’euros. Il est vrai que le durcissement de la politique commerciale des États-Unis, via des droits de douane qui se sont traduits par une fermeture partielle du marché américain, a occasionné un recul des exportations vers cette destination au dernier trimestre 2025 de l’ordre de 47 et 39 % (source : douanes françaises).
La France dévisse sur le marché intra-communautaire
L’agroalimentaire français est en grande difficulté sur le marché intra-communautaire depuis 2010. C’est là que se situe l’origine des contre-performances françaises. Le basculement dans le déficit commercial agroalimentaire des échanges sur une zone qui fut durant de nombreuses années le débouché naturel des productions agricoles et alimentaires s’enclenche en 2015. Depuis, la France est constamment déficitaire avec ses « partenaires » européens. Le déficit s’est même aggravé en 2025, se fixant à – 3,4 milliards d’euros, contre – 2,3 en 2024 (+47 %). Seul demeure un excédent sur les Pays Tiers, qui accuse toutefois un repli annuel de 51 %.
Sur l’UE27, ce sont les produits issus de la transformation qui sont à l’origine de cette aggravation du déficit (– 9 milliards d’euros contre – 7,2 en 2024), tandis que les produits bruts (bovins vivants vers l’Espagne et vers l’Italie, colza et maïs) voient leur excédent s’améliorer. La configuration est inverse sur les Pays-Tiers, puisque le déficit s’accroît en produits agricoles, l’excédent se fixant à +9,6 milliards, en baisse tout de même de 18,4 %. Là réside sans doute une autre explication du dévissage français. Les contre-performances sur l’UE27 étaient compensées par les réussites réalisées sur les Pays-Tiers. Depuis trois ans, c’est de moins en moins le cas. Outre les conflits commerciaux avec la Chine et les États-Unis qui affectent les exportations de la France par le truchement de l’UE, l’année 2025 aura aussi été celle de la forte appréciation de la parité de l’euro face au dollar, qui a entravé la compétitivité-prix des exportations agroalimentaires françaises, et facilité a contrario les importations.
Ce qui faisait hier la force du secteur agricole et alimentaire français, son excédent commercial, s’érode. Une érosion qui suggère d’évoquer, à l’image de la désindustrialisation d’hier, le douloureux processus de « désagricolisation » du pays. A l’évidence, cela ouvre un immense chantier dont la fonction sera d’identifier les leviers du redressement. Car, contrairement à ce que laisse entendre le titre de cet article, les avantages comparatifs d’une économie peuvent être régénérés. Il convient pour cela de dresser les bons diagnostics et de se doter des outils de politique économique idoines. Le temps presse (1). ■
* Responsable du service des études économiques et de la prospective à Chambres d’agriculture France, chercheur associé au Laboratoire Crieg-Regards de l’Université de Reims Champagne-Ardenne.
1. Dans un ouvrage récent, l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement indiquait : « Je ne m’attendais pas à voir, de mon vivant, la France menacée de disparition. Réalité sensiblement éternelle, je pensais qu’elle me survivrait, comme elle a, depuis des siècles, survécu aux générations », introduction à 20 ans de réflexions pour l’avenir, éditons Plon, 2024. La chute de l’excédent commercial agroalimentaire en constitue l’un des aspects.
