Pour les agriculteurs l’eau est un sujet majeur – l’agriculture consomme près de 66 % de la ressource en France. Mais aujourd’hui, avec le changement climatique et le stress hydrique de plus en plus présent, la situation se tend.
En annonçant, dans un courrier adressé aux agriculteurs courant janvier, un « moratoire sur toutes les décisions relatives aux questions de la politique de l’eau », la « libération d’un maximum de projets hydrauliques agricoles bloqués » et « la suspension jusqu’en septembre des textes fixant les volumes d’eau prélevables », le premier ministre a répondu en partie à la colère du monde agricole.
Sébastien Lecornu a aussi annoncé qu’il revenait sur l’augmentation de la redevance pour pollutions diffuses pour le monde agricole en 2027. Ont également été présentées les « possibilités de dérogation » aux normes sur les nitrates. Autant de sujets qui ne sont pas du goût de nombreuses ONG et chercheurs. « Le gouvernement reprend la revendication de la FNSEA et de la Coordination rurale d’avoir accès à de l’eau, tout le temps, autant qu’ils le souhaitent, alors qu’il y a déjà des déséquilibres dus aux surprélèvements » dénonce Alexis Guilpart, responsable eau de l’association France Nature Environnement. « En l’état, la loi d’urgence risque d’être moins une réponse à la crise agricole qu’un symptôme d’une vision dépassée de l’agriculture, fondée sur la sécurisation des volumes d’eau et des modes de production actuels plutôt que sur la réconciliation entre production, eau et climat » ajoute Simon Porcher, professeur à l’université Paris Dauphine-PSL, et auteur de La fin de l’eau ? (Fayard, 2024).
Ces questions autour de l’eau inquiètent aussi les agences de l’eau qui craignent de perdre la main sur des sujets locaux comme les projets de stockage de l’eau, les exigences autour de la qualité de l’eau ou les volumes de prélèvements… « On ne veut pas de textes de lois qui viennent se supplanter à nos prérogatives » explique dans un courrier au premier ministre Alain Rousset, président du comité de bassin Adour-Garonne.
Pendant ce temps à l’assemblée, les écologistes ont cherché à faire adopter mi-février une proposition de loi visant à protéger l’eau potable avant de finalement le retirer en cours de discussion face à l’obstruction notamment du RN et des Républicains (qui ne veulent pas d’une « écologie punitive ») mais aussi l’absence de soutien du bloc central et du gouvernement. Après avoir revu à la baisse en commission les prétentions de son groupe, le député écologiste Jean-Claude Raux a défendu en séance jusqu’à son retrait un texte qui prévoyait de « procéder à la délimitation » des aires d’alimentation des 1 100 captages dits « prioritaires » et d’y interdire les usages de pesticides de synthèse et des engrais azotés minéraux à l’horizon 2030. Dans l’exposé des motifs, il rappelait que l’état des masses d’eau en France est « inquiétant » avec 30 % des eaux souterraines affectées par la présence de résidus de pesticides et de teneurs trop élevées en nitrates. Une situation qui ne va aller qu’en empirant. Entre 1980 et 2024, 14 300 captages d’eau potable ont été fermés, dont plus d’un tiers à cause de leur pollution. En 2023, 17 millions de Françaises et de Français ont consommé une eau du robinet non conforme aux normes de qualité pour les pesticides. Risques pour la santé mais risques aussi pour les finances publiques. En France, les coûts de traitement liés à la pollution de l’eau potable par les pesticides et les engrais azotés minéraux sont estimés a minima entre 750 millions et 1,3 milliard d’euros par an. « Demain le gouffre pourrait devenir un puits sans fond ». Le seul coût de la dépollution dans les années à venir est estimé « à 5 milliards par an, et même à 12 milliards quand on mesurera pleinement la présence des polluants éternels dans l’eau destinée à la consommation humaine » pointe Jean-Claude Raux qui demande aux fabricants de produits phytosanitaires qui « engrangent des profits énormes » de « payer la facture » et pas aux usagers du service d’eau. « Si rien n’est fait, le prix de notre eau au robinet pourrait au moins doubler dans les prochaines années. En 2 ans et demi, le prix de l’eau a déjà augmenté de 16 % selon l’Insee » concluait le député. ■
