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Un risque pour la démocratie : la désinformation en santé fait le lit d’une polarisation des sociétés

Par Mathieu Molimard, Professeur de pharmacologie médicale, Bordeaux, Dominique Costagliola, Directrice de Recherche émérite Inserm, Paris, et Hervé Maisonneuve, Médecin de santé publique, Lyon*

La diffusion massive de fausses informations médicales met en péril la santé publique, fracture le lien de confiance entre les citoyens et les institutions et alimente un climat de suspicion propice aux dérives sectaires. Notre mission a apporté une vision pour mieux lutter contre la désinformation : la meilleure arme est une mobilisation générale pour s’approprier la bonne information.

Notre constat : une vulnérabilité collective et neuf recommandations

Notre rapport a été remis le 12 janvier 2026, après avoir écouté 270 personnes lors de 156 entretiens. Les entretiens ont été faits auprès d’agences sanitaires, d’associations, de l’assurance maladie, d’établissements de santé, de journalistes, de médias, de mutuelles, d’organismes nationaux de recherche, de partis politiques, de personnes de la société civile, de plateformes, de professionnels de santé, de scientifiques, de services de l’État, de sociétés savantes et d’universités.

La désinformation touche tous les domaines : vaccination, cancer, alimentation, santé mentale, santé des femmes, pratiques de soins non conventionnelles ou risques environnementaux. Les acteurs de la désinformation en santé en France ont des profils variés. Ce sont des influenceurs, des groupes militants, des professionnels de santé ou scientifiques dévoyés. Ils obéissent à des motivations économiques, idéologiques ou identitaires. Ils savent exploiter la moindre faille dans le discours des autorités publiques. Les industriels, qu’ils commercialisent des produits de santé ou des produits impactant la santé, peuvent aussi être à l’origine de désinformation en santé. Les autorités publiques ou personnalités politiques peuvent avoir des prises de position scientifiquement infondées ou sous l’influence de lobby (alcool, alimentation, médicaments, vaccins, etc.). Ces prises de position ont un impact majeur en termes de crédibilité de la parole publique et de santé publique.

La plupart des acteurs nous ont décrit une augmentation de la désinformation en santé, alimentée par une littératie scientifique déficiente, un esprit critique insuffisant, la viralité numérique, la perte de repères scientifiques et la diffusion organisée de contenus trompeurs. Ils ont exprimé un besoin de coordination nationale, d’un accès plus simple à une information fiable. La mise en œuvre effective et plus rapide de sanctions vis-à-vis des désinformateurs et un meilleur soutien de ceux qui s’expriment en informant le public, face au cyberharcèlement, aux menaces et aux attaques ciblées sont urgents. Il existe une asymétrie entre les acteurs de la désinformation en santé et des experts. Les scientifiques qui défendent les faits sont harcelés, poursuivis dans leur vie privée, visés par des procédures-bâillons. Les désinformateurs, eux, ne sont que rarement sanctionnés. Nous insistons pour faire appliquer avec rigueur les textes existants par les autorités administratives, disciplinaires et judiciaires, plutôt que de créer de nouveaux délits. Un contrôle d’associations qui orchestrent des campagnes de harcèlement est souhaitable.

Une idée est revenue dans tous les entretiens : seule une mobilisation collective et structurée – associant des actions d’éducation, de formation, d’information, de détection, de sanctions et de recherche – permettra de répondre à la désinformation qui fragilise la confiance, met en danger la santé des citoyens, et participe à la polarisation de notre société. Cette polarisation contribue à la mise en danger de la démocratie comme nous l’observons en Amérique du nord. Des témoignages montrent que les déserts médicaux font le lit de la désinformation. Dans ces déserts, le développement des pratiques de soins non conventionnelles ne permet plus d’avoir un accès à des professionnels du soin, à des outils de diagnostic et médicaments utiles pour traiter les pathologies. L’entrisme de certains qui se réunissent dans des Universités ou des lieux publics doit être contrôlé.

Nous insistons sur le besoin de développer une recherche pour mieux comprendre les phénomènes et pour sensibiliser les communautés. Une coordination européenne est indispensable pour repenser la régulation des plateformes, qui apparaissent désormais comme des médias dotés d’une véritable politique éditoriale et doivent être traitées comme tels. Une action auprès des instances européennes devrait favoriser l’intégration de l’infodémiologie (épidémiologie de l’information) dans les appels d’offres de recherche, afin de renforcer les collaborations internationales

Nous avons proposé neuf recommandations qui, avec le temps et une mobilisation collective, pourront être déployées car elles peuvent être mises en œuvre avec des moyens limités.

1. Promouvoir l’éducation à l’esprit critique, à la science, à la santé et aux médias.

2. Renforcer la formation à la science, à l’esprit critique, à la littératie numérique et à la communication.

3. Élaborer un plan public d’information et de lutte contre la désinformation dans chaque institution.

4. Développer et déployer un Info-Score Santé.

5. Créer un Observatoire de l’information en santé.

6. Développer un système d’infovigilance au sein de l’Observatoire de l’information en santé.

7. Inverser le risque : sanctionner les désinformateurs et protéger les scientifiques.

8. Faire de l’infodémiologie une priorité de recherche via un PEPR.

9. Agir au niveau européen.

Cette lutte contre la désinformation concerne tous les acteurs, toute la population, en particulier les professionnels de santé et les enseignants. Nous avons proposé des recommandations qui ne demandent pas de ressources publiques supplémentaires, comme la recommandation n° 3. Elle a été bien reçue et des établissements de santé, des universités, des institutions de recherche engagent des réflexions pour montrer leur engagement pour la promotion de la bonne information. Certains vont publier leur charte, leur plan de lutte ou avoir d’autres initiatives. L’engagement des décideurs et des élus pour faciliter ces initiatives est bienvenue.

Un comité citoyen pour proposer des actions

Sous l’égide de la délégation au numérique en santé, 26 citoyens ont rendu un rapport le 18 février 2026 en proposant des actions prioritaires aux pouvoirs publics pour restaurer la confiance. Nous les citons : « Une communication réactive et innovante n’est pas une communication qui court après chaque polémique. Nous sommes convaincus que la lutte contre la désinformation en santé ne se gagne pas en contrant chaque rumeur, mais en installant durablement des repères fiables dans l’esprit des citoyens. Notre approche repose sur trois principes : privilégier la bonne information, incarner la parole avec un ton humain et respectueux, et s’inscrire dans le temps long ». (page 9)

Un plan de lutte du Ministère de la santé

Un comité de pilotage du ministère réunit des personnalités qualifiées avec l’objectif de structurer une mobilisation collective capable de résister aux tentations obscurantistes. Les axes de la stratégie sont : consultations citoyennes ; observatoire pour identifier et comprendre les phénomènes de désinformation en santé ; dispositif d’infovigilance en santé avec une diffusion de l’information, notamment par le site Sante.fr. ; renforcer l’éducation critique, en responsabilisant les plateformes et en se coordonnant avec les Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

L’éducation et la formation en santé concernent tous les citoyens et professionnels, sans oublier les journalistes, les cadres publics et les élus. Il s’agit d’une formation à l’esprit critique, au fonctionnement de la recherche et à la communication pour mieux lutter contre la désinformation en santé. 

PS : Cet article reprend des phrases de notre rapport.

*Auteurs d’un rapport intitulé « Information en santé. Bilan des forces et faiblesses. Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé ».