Print this page

Saignant ou à point ?

La viande a mauvaise presse. Du moins dans certaines études orientées. Pourtant, une enquête récente (1) montre que les Français continuent d’aimer la viande et ceux qui la font. Plusieurs associations ont justement dénoncé dans une tribune les contre-vérités autour des enjeux écologiques de leur filière pointés à tort selon des critères inadaptés.

Les Français sont inquiets de ce qu’ils mangent et de sa provenance. Une inquiétude largement compréhensible surtout lorsque l’on se souvient des nombreux scandales sanitaires liés à la viande sous toutes ses formes. Mais on apprend toujours des erreurs du passé peut-on espérer. Depuis 2017, la filière élevage et Viande s’est ainsi résolument engagée dans une démarche de responsabilité sociétale autour du slogan « Aimez la viande, mangez-en mieux ». Une démarche qui vise à répondre à la fois aux attentes des consommateurs et aux enjeux en matière d’environnement, de protection animale, de juste rémunération des acteurs de la filière et d’attractivité de ses métiers « au service d’une alimentation de qualité, raisonnée et durable ». Or, il semblerait que les engagements et les efforts fournis par tous les maillons de la filière soient reconnus et appréciés pour une grande partie des interrogés pour l’enquête. Ils sont ainsi, 77 % à estimer que les acteurs de la filière élevage et viande (bœuf, veau, agneau) prennent de plus en plus en considération l’impact environnemental. Ils sont 76 % à considérer qu’ils œuvrent davantage en faveur du bien-être animal. Et 93 % d’entre eux reconnaissent que la présence de vaches et de moutons contribue à la valeur des paysages français ; 73 % estiment que l’élevage contribue à la biodiversité du territoire. Quant à l’origine des produits achetés, l’enquête révèle que les Français y sont toujours plus attachés et notamment pour la consommation de viande, puisque 85 % des interrogés déclarent être soucieux de sa provenance. Dans le même esprit, 89 % d’entre eux affirment que le savoir-faire des éleveurs français garantit une viande de qualité et 85 % ont confiance dans la traçabilité et la qualité sanitaire de la viande française. « Ces chiffres confortent une nouvelle fois l’importance que les citoyens portent au « manger mieux » qui se traduit, pour une grande majorité, par manger français, pour plus de qualité et de sécurité dans l’assiette » souligne avec satisfaction Interbev.

Pourtant, ce qui peut sembler être des évidences ne l’est pas pour tout le monde. Les éleveurs sont aujourd’hui de plus en plus obligés de se justifier face à une tendance très urbaine (et non sans arrière-pensée) de dénonciation de l’élevage. Dans une tribune publiée il y a quelques semaines sur le site du Point.fr, les représentants des quatre principaux syndicats des éleveurs de viande rouge (1) ont déploré « un débat public déconnecté des réalités », notamment autour des empreintes écologiques de leurs pratiques (carbone, eau, sol). Ils dénoncent des méthodes d’analyses « qui ne semblent être utilisées que pour pointer la viande rouge comme le mal « in-carné » ». « Au point qu’il est maintenant courant de prôner qu’il vaut mieux arrêter la viande rouge que de ne pas prendre l’avion ! » s’étranglent les auteurs de la tribune. Ils s’étonnent par exemple d’une enquête publiée cette année par l’Ademe concernant leurs « empreintes sol » et comparant des quantités de mètres carrés pour produire différents aliments. « Évidemment que ça prend plus de temps et de surface d’élever des bovins et de produire de la viande ! En tant qu’éleveur, si on suit cette logique, devrait-on alors intensifier au maximum nos productions et une fois de plus éviter tout pâturage ? » s’interrogent-ils. Et d’ajouter, faussement ironiques : « Certains pourront en conclure que produire des céréales ou des légumes serait plus « efficient » sur nos sols. Mais il faut vraiment ne jamais sortir de chez soi pour imaginer que l’on peut cultiver des végétaux partout. Les monts du Cantal ou les piémonts du Morvan n’ont pas la fertilité de la Beauce. L’herbe, que seuls les ruminants peuvent digérer, y est la seule option. Et tous les produits ne se valent pas : un kilo de tomates n’apporte pas les mêmes nutriments qu’un kilo de bœuf ». Quant aux études sur les empreintes eau qui annoncent des quantités astronomiques (2) pour produire 1 kg de viande : « elles prennent en compte pour 95 % l’eau de pluie qui tombe sur nos prairies ». « En tant qu’éleveur, si on suit cette logique, il suffirait donc d’enlever les vaches de nos fermes pour que l’eau de pluie tombe ailleurs ? » s’agacent-ils encore un peu plus. « Et toute cette herbe qui « prend tant de place », qui « reçoit tant d’eau de pluie », nous en sommes fiers. Elle fournit l’alimentation de nos troupeaux, de la viande à la qualité si appréciée, des paysages vivants et prisés des citadins et un ensemble de services écosystémiques reconnus par la société, les collectivités, les ONG… Car dans nos plaines comme dans nos montagnes, cette herbe stocke du carbone. Ces 12,5 millions d’hectares de prairies (20 % du territoire) et les haies qui les entourent jouent un rôle essentiel dans l’équilibre des rotations de culture, dans la préservation de la qualité de l’eau et des sols et comme zone refuge pour la biodiversité. Les vrais écologistes et agronomes le savent : il ne peut y avoir d’agriculture durable sans élevage » finissent-ils par écrire.

Loin de contester l’idée même d’évaluation « au plus juste » de l’impact environnemental de leurs activités, les signataires de la tribune en appellent cependant « à la responsabilité de l’Ademe et de l’Inrae et de leurs ministères de tutelle, environnement et agriculture ; et à la responsabilité collective de tous ceux qui ont pour mission d’informer les consommateurs (pouvoirs publics, associations de consommateurs, médias, grande distribution et distribution spécialisée…) pour élaborer « ensemble » des méthodes d’évaluation qui permettent une information fiable des consommateurs afin de privilégier pour demain des modes de consommation et de production plus durables et plus vertueux. Et en attendant que cesse la diffusion de ces chiffres biaisés »


(1) Enquête : Les Français continuent d’aimer la viande et ceux qui la font ! – Interbev, association nationale Interprofessionnelle du Bétail et des Viandes - février 2021


(2) Alexandre Armel, éleveur dans l’Allier, responsable section viande de la Coordination rurale, Bruno Dufayet, éleveur dans le Cantal, président de la Fédération nationale bovine, Nicolas Girod, éleveur dans le Jura, porte-parole de la Confédération paysanne, Mathieu Theron, éleveur dans le Cantal, responsable bovins viandes des Jeunes Agriculteurs.


(3) Waterfootprint Network, Mekonnen et Hoekstra, 2012.

161 K2_VIEWS