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Camembert : La bataille de Normandie

Les professionnels du secteur ont dit non à la création d’une grande appellation d’origine protégée (AOP) régionale portée par un certain nombre d’industriels et soutenue par l’INAO. Cette AOP élargie aurait permis de réunir sous la même étiquette deux types de camembert aux procédés de fabrication très différents.

Le « camembert de Normandie » et les camemberts « cœur de gamme » vendus sous l’appellation « fabriqué en Normandie » vont devoir continuer à coexister. Tant bien que mal. Les professionnels du secteur qui étaient réunis à Caen fin janvier dans le cadre de l’assemblée générale de l’organisme de défense et de gestion (ODG) du camembert ne se sont finalement pas accordés sur la création d’une large AOP régionale qui aurait unifié sous une seule bannière le camembert « véritable au lait cru moulé à la louche » (près de 6000 tonnes par an) et le « cœur de gamme » de Normandie contenant du lait pasteurisé (60 000 tonnes par an). L’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO) avait pourtant obtenu il y a deux ans de cela, en février 2018, un accord verbal permettant la création en 2021 d’une « grande AOP normande » réunissant sous la dénomination unique « camembert AOP de Normandie » à tous les camemberts même pasteurisés. Pour aboutir à cet accord qui aurait mis fin à une vingtaine d’années de disputes entre le « camembert de » et le « fabriqué en », Il avait été entendu que les industriels du secteur s’engageaient à suivre un strict cahier de charges en introduisant dans leurs camemberts pasteurisés 30 % de lait de vaches de race normande ayant pâturées au moins six mois de l’année en extérieur et en Normandie. L’accord créait aussi une sous-catégorie intitulée « véritable camembert de Normandie » pour valoriser ceux conçus à 100 % au lait cru de vaches à 66 % normandes et souvent moulésx à la louche. Beaucoup avaient alors vu dans cet accord « une clarification indispensable » permettant aux consommateurs de s’y retrouver. Sauf que dans l’affaire, ce sont surtout les industriels du secteur comme Lactalis qui y auraient trouver un réel avantage en bénéficiant d’une AOP élargie sans avoir à subir toutes les contraintes liées à la fabrication d’un camembert au lait cru. Une belle opération marketing à moindre frais. L’INAO assurait de son côté que ce dispositif permettait à un plus grand nombre d’éleveurs normands d’accéder à la production d’AOP « et donc à une meilleure valorisation du lait qu’ils produisent » tout en permettant « le maintien d’emplois dans la région Normandie » sauf que le texte de l’INAO offre aussi la possibilité à des éleveurs du nord de la Mayenne possédant des vaches normandes de pouvoir livrer leur lait concurrençant ainsi directement les éleveurs de Normandie.

Pour Véronique Richez-Lerouge, Présidente de l’Association « Fromages de terroirs », ce texte était vécu comme une hérésie, « un scandale ». Selon elle, cette appellation aurait fait coexister « l’original et la copie, semblable au formage fabriqué au Canada, aux Etats-Unis ou au Japon, alors que l’AOP a été créée pour sanctuariser des produits et faire face à la jungle économique » alertait-elle déjà en avril 2019. A la même époque, le député MoDem Richard Ramos avait pris la défense du camembert au lait cru en menant notamment une vaste opération com., distribuant à ses collègues députés des camemberts AOP. L’INAO qui dit avoir pris acte de ce vote attend de voir s’il s’agit là d’« un accident de parcours et si les acteurs veulent travailler sur une grande AOP régionale ou s’il faut aller sur d’autres pistes comme l’IGP ou le label rouge ». Réponse (peut-être) lors de la prochaine réunion du Comité national sur le sujet en mars. 





Par Richard Ramos, Député du Loiret

“Le lait cru triomphe, c’est la victoire du bon goût de notre terroir !”

Alors que la pasteurisation devait être intégrée dans le cahier des charges du camembert de Normandie AOP, l’Organisme de Défense et de Gestion (ODG) a finalement rejeté cette instauration et ainsi la création « d’une grande AOP Normande », une réelle victoire pour le lait cru !

Je suis fier d’avoir contribué à préserver le cahier des charges du fromage le plus emblématique de France face aux géants industriels laitiers, par mes différentes actions depuis mon élection en tant que Député de la 6ème circonscription du Loiret, en juin 2017. En effet, combattif pour protéger la qualité de nos produits, j’avais non seulement rencontré les acteurs de la filière, mais également alerté sur l’aberration de l’instauration du lait pasteurisé, en distribuant 600 camemberts de Normandie AOP au lait cru à l’Assemblée nationale, le 13 mars 2019.

Mes collègues député(e)s avaient eu le plaisir de découvrir l’odeur mais aussi le goût authentique d’un véritable camembert au lait cru moulé à la louche ! En compagnie de Véronique Richez-Lerouge, Présidente de l’Association Fromages de Terroirs, nous avions tiré la sonnette d’alarme face au triste sort qui devait être réservé à cette AOP. Il était inconcevable que les industriels comme Lactalis ou encore le groupe Savencia intègrent leurs produits pasteurisés dans l’AOP, avec l’aval de l’INAO. Comment imaginer qu’un camembert pasteurisé comme Président puisse bénéficier du précieux logo AOP, sans pour autant en remplir les exigences gustatives et géographiques ? Les professionnels de l’ODG ont eu raison de rejeter ce nouveau cahier des charges à 53 %, après deux années de concertation entre les acteurs de la filière.

La levée de boucliers de grands chefs cuisiniers, de fromagers, de gastronomes et d’élus attachés au lait cru, l’opposition du Comité national des appellations d’origine laitière (CNAOL) ont pesé dans cette décision dont je me réjouis. Le goût de notre terroir, la qualité de ce produit d’exception a triomphé face aux désirs toujours plus grands de ces industriels qui voulaient même élargir l’aire d’appellation vers la Mayenne, une idée purement économique et sans aucun lien historique avec le territoire d’origine du camembert ! Ancien chroniqueur gastronomique, très investi dans le combat pour une alimentation, saine, durable et accessible à tous, je suis heureux que ce nouveau cahier des charges ait été rejeté. Je compte rester très attentif aux futurs échanges qui auront lieu entre l’organisation des producteurs et les industriels sur la question de l’AOP, une affaire à surveiller comme le lait sur le feu…





Par Véronique Richez-Lerouge, Présidente de l’Association Fromages de Terroirs, journaliste, auteure

Affaire camembert de Normandie AOP : Une victoire au goût amer

De gré ou de force, le projet d’élargissement de l’Appellation d’Origine Protégée (AOP) camembert de Normandie nous rappelle à quel point le système des appellations d’origine dont nous venons de fêter le centenaire en 2019, est précieux. À quel point, les législateurs de l’époque ont posé les fondements d’un édifice prévu pour résister à l’épreuve du temps. En visionnaires, ils ont bâti une forteresse juridique pour décourager l’industrie déjà conquérante au début du XXème siècle, de toute tentative d’usurpation de produits ancestraux, vins ou fromages, dont les recettes faisaient la fierté de régions entières depuis des générations, et sans lesquelles la France des terroirs ne serait pas ce qu’elle est. Convaincu que la puissance publique devait faire le gendarme dans un contexte économique de plus en plus dérégulé, Joseph Capus, homme politique et ministre de l’Agriculture, crée le Comité national des Appellations d’origine des vins et des eaux-de-vie, qui devient en 1947, l’Inao (Institut national des appellations d’origine). Seul compétent pour accorder ou refuser les labels AOP et IGP au regard de l’usage culturel, de la valorisation économique, du périmètre géographique et de l’histoire, il a transposé le concept d’appellation d’origine dans la réglementation européenne et dans les accords OMC. Le label européen valorise nos productions au plan mondial en démontrant leurs caractéristiques uniques liées à un terroir. De sorte que la France a pu signer des accords bilatéraux avec le Canada, qui protègent de manière réciproque nos appellations, garantissant une bonne répartition de la valeur ajoutée au bénéfice des producteurs.

Or, la France dresse des barrières juridiques à l’extérieur sans voir que l’ennemi est en son sein. Le monde a changé, l’agro-finance s’est infiltrée de toute part, jusqu’au cœur de nos appellations, tout particulièrement dans la filière fromagère où les géants laitiers exploitent 70 % de nos fromages AOP. L’affaire emblématique du camembert de Normandie révèle au monde entier nos contradictions. D’un côté, l’Inao sacralise les dénominations géographiques pour éviter les usurpations, et de l’autre, l’Institut est incapable de faire appliquer la loi, lorsque le terme « Normandie » est utilisé couramment sur l’ensemble des camemberts industriels en dehors de l’AOP, et ce, en contradiction avec l’article 13 du règlement CEE N° UE 2081/92, du 14 juillet 1992. Cette situation illégale qui perdure depuis plus de 20 ans, a gangrené les débats, laissant croire que les industriels avaient le droit de changer les règles, de demander toujours plus, de pasteuriser et d’homogénéiser le lait, et aussi, de faire entrer la Mayenne en Normandie, en d’autre termes, de faire un camembert à la chaîne sans goût avec le label. Craignant sans doute d’entacher l’image de toutes les AOP, le Comité national des appellations d’origine laitières (Cnaol) a émis un avis défavorable, ce qui a conduit les industriels à se retirer du projet. Mais ils ne sont pas perdants pour autant : ils vont pouvoir continuer pendant un certain temps encore, à vendre plus cher des camemberts industriels avec la mention valorisante Normandie, tant que la justice n’y mettra pas un terme. La bataille juridique ne fait que commencer.

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