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Notre-Dame-de-Paris, œuvre des hommes

Par Stéphane Laurent, Historien de l’art*

Alors que la question de la reconstruction déchaîne les débats entre les partisans d’une restauration à l’identique et ceux qui souhaitent apposer un langage architectural contemporain, quel que soit le choix qui sera fait, il est incontournable de se pénétrer de l’esprit du bâtiment et de ceux qui ont bâti ce lieu spirituel exceptionnel.

Ce défi n’est-il pas celui des Pierres sauvages, un roman publié en 1964 par l’architecte Fernand Pouillon, qui livre le journal fictif du moine bâtisseur Guillaume Balz chargé d’édifier l’abbaye du Thoronet en Provence au 12ème siècle ? On y découvre un maître d’œuvre et des artisans unis par un acte de foi mais aux prises avec de multiples difficultés.

Car Notre-Dame, c’est une œuvre de pierre, celle de la stéréotomie, l’art de tailler et d’ajuster des blocs parfois d’une extraordinaire complexité. C’est aussi l’art du vitrail, avec sa combinatoire spectaculaire de couleurs et de graphisme. C’est également l’art du bois, si abondant dans notre pays. Or ce ne sont pas là que des compétences, c’étaient aussi des vecteurs d’un rayonnement international pour des siècles. Le moine allemand Théophile au 12ème siècle louait ainsi le vitrail français que nous avions inventé. Le travail de la pierre a permis d’édifier le Paris d’Hausmann avec ses immeubles. Quant au bois, et notamment le chêne, il fait la beauté non seulement de nos charpentes mais aussi de parquets et lambris somptueux comme dans la Galerie François 1er à Fontainebleau.

Lorsqu’il a restauré la cathédrale au 19ème siècle, l’architecte Viollet-le-Duc avait parfaitement saisi ce triple aspect, à la fois créatif, inventif et commercial du gothique. Il a ainsi contribué à relancer l’art du vitrail qui s’était perdu et qui était devenu très à la mode dans les intérieurs civils, ce qui entraîna une multiplication des ateliers de maîtres-verriers. Et cherchant à concilier l’art et l’industrie, à une époque de révolution du métal, il a sollicité l’entreprise de plomberie d’art Mauduit fondée sous Louis XV pour construire la flèche que nous avons perdue. Dans toutes ses réalisations, il n’a jamais perdu le sens du détail et celui du geste de l’artisan, s’appuyant sur son érudition de l’architecture médiévale et sur son génie du dessin.

Reconstruire Notre-Dame, c’est donc d’abord faire siens une culture, un lieu spirituel, un sens de l’ornement et de la perfection, une habileté en graphisme, en un mot convier une main cultivée à refaire l’ouvrage. C’est solliciter le travail de nos artisans, qui sont tout aussi capables que leurs prédécesseurs. Non seulement ils doivent œuvrer à l’exécution, mais aussi être intégrés dès la conception du projet de reconstruction. Ils sauront s’insérer parfaitement dans les technologies et l’esthétique d’aujourd’hui, comme le montrent nombre de leurs réalisations actuelles. Quel autre pays en effet dispose de talents comme ceux des Compagnons, des Gobelins ou des métiers d’art qui s’exposent au Salon du Patrimoine, et parfois à celui Révélations au Grand Palais ? Autrement dit, il s’agit de réaliser ce qu’un Lagerfeld faisait avec les couturières, brodeurs, etc. en le transposant en architecture avec un architecte de talent travaillant avec des artisans d’exception sur un lieu d’exception. Il en résultera alors une « French touch » qui aura un impact immense à l’étranger tandis que l’on dépassera les vaines querelles entre anciens et modernes pour mieux en faire la synthèse. En plus de ressusciter un chef-d’œuvre, on fera travailler tout un pan de notre économie qui en a bien besoin et qui permettra peut-être de construire de nouveaux champions comme Saint-Gobain, multinationale cotée au CAC 40, qui a été lancée à l’origine par la fabrication des miroirs pour la galerie des Glaces à Versailles. 


* Dernier ouvrage paru : Le Geste et la pensée, Artistes contre artisans de l’Antiquité à nos jours, CNRS Éditions, 2019.

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