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Science sans conscience n’est que ruine de la coopération homme-machine…

Par Michel Héry, responsable de la Mission Prospective à l’INRS

Dans le débat qui fait rage actuellement sur l’influence de l’automatisation sur l’évolution du travail et de l’emploi, il y a un domaine qui est trop souvent ignoré : celui des conditions de travail et plus particulièrement celui de la prévention des risques professionnels. Certes, la question de savoir si cette automatisation va avoir pour effet de détruire massivement des emplois ou si, comme depuis le début de la révolution industrielle, on assistera à une adaptation progressive de la demande à laquelle les travailleurs répondront à travers une évolution de leurs compétences, est de première importance.

Des chiffres aussi élevés que 50 % d’emplois lourdement impactés sont avancés quand d’autres études se situent plutôt autour de 10 %. De même, les tendances à l’œuvre depuis quelques décennies qui montrent une polarisation du marché du travail entre des emplois très qualifiés et des emplois considérés comme l’étant peu (1), au détriment des emplois intermédiaires pour lesquels les travailleurs sont en concurrence avec les automates ont une influence majeure sur l’équilibre de la société. Pour autant, on ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur les places respectives dévolues à l’homme et à la machine dans l’organisation de la production. Dit plus crûment : est-ce toujours l’Homme qui constitue la référence ou l’automatisation des systèmes de production pourrait-elle relativiser son rôle par rapport à celui de la machine ?

Illustrons ce débat par un exemple concret. Les exosquelettes et les robots collaboratifs font partie des nouvelles technologies censées apporter une assistance physique aux opérateurs : ils peuvent par exemple permettre de diminuer l’effort que doit fournir un travailleur pour effectuer un travail répétitif ou qui contraint les articulations, évitant ainsi le développement de pathologies comme les troubles musculo-squelettiques (TMS). Ces robots d’assistance physique pourraient ainsi permettre à un travailleur vieillissant d’effectuer plus facilement sa tâche dans des conditions de confort acceptables. On peut aussi envisager d’en équiper des travailleurs plus jeunes pour éviter cette détérioration et leur permettre d’arriver au bout de leur carrière (dans cette fonction ou dans une autre) dans un état de santé satisfaisant. Voilà pour l’hypothèse optimiste.

Le versant pessimiste de la réflexion est qu’on peut aussi considérer que la productivité de cet « homme augmenté » peut être supérieure et que, pour rentabiliser l’investissement dans ce robot d’assistance physique, on peut accélérer « un peu » la cadence de la production. Ou que, dans un contexte d’économie mondialisée, on peut encore augmenter « un peu » cette cadence de façon à rester compétitif. Le résultat est évident, c’est que les TMS apparaîtront tout aussi rapidement et qu’aucun remède ne sera apporté pour permettre l’allongement des carrières… Ajoutons-y, pour faire bonne mesure, un soupçon de risques psychosociaux : comment le travailleur vivra-t-il que son geste ne soit pas seulement accompagné mais, de fait, dirigé par ce robot ?

Cet exemple peut paraître caricatural. Mais réfléchissons au ressenti du médecin qui, en accompagnement de la batterie de tests effectués en quelques minutes après le séjour tout aussi rapide d’un patient dans une cabine médicalisée, se verra proposer un diagnostic et un traitement. Gardons à l’esprit qu’il existe déjà des algorithmes spécialisés en ressources humaines à qui on soumet un problème technique et qui sont en mesure de proposer en 15 minutes le nom du spécialiste du domaine à qui confier la tâche, charge à lui de l’effectuer immédiatement en 3 heures (à midi ou à minuit) sous peine de ne plus se voir confier ce type de mission dont il a tant besoin en tant qu’indépendant.

On voit bien qu’on est confronté à un choix de société : la prévention des risques professionnels peut-elle se passer d’une régulation ? La question de savoir qui doit initier la régulation nécessaire nourrit déjà certains débats : Etat, partenaires sociaux, entreprises, avec quel poids pour chacun ? Ces débats gagneraient à être portés à la connaissance éclairée du citoyen. 


(1) Il conviendrait d’ailleurs de s’interroger sur ce qualificatif qui méconnaît la technicité d’emplois peu rémunérés, peu considérés socialement, mais qui jouent un vrai rôle dans la cohésion sociale, tel que l’aide à la personne, la livraison du dernier kilomètre, les métiers de la sécurité, etc.

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