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“La véritable transition agricole ne consiste pas à renoncer à produire. Elle consiste à produire plus et mieux”

Par Annie Genevard, Ministre de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire

Chacun peut constater, dans l’actualité la plus brûlante comme dans les tendances les plus longues, le renversement des certitudes géopolitiques qui structuraient l’ordre international depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La guerre est revenue sur le continent européen. Le Moyen-Orient s’embrase. Les tensions commerciales se multiplient. Les dépendances stratégiques se révèlent avec une brutalité que beaucoup pensaient appartenir au passé.

Dans ce nouvel âge des puissances, les nations redécouvrent une vérité tout aussi brute qu’ancienne : la sécurité d’un peuple ne se mesure pas seulement à l’aune de ses armements ou de ses alliances, mais aussi dans sa capacité à ne dépendre d’aucun autre pour les œuvres les plus essentielles. L’alimentation, sans conteste, en est une.

Les grandes puissances l’ont d’ailleurs parfaitement intégré. La Russie poursuit aujourd’hui une doctrine d’autosuffisance alimentaire et fait du blé un instrument de pression dans ses relations diplomatiques. La Chine sécurise méthodiquement ses approvisionnements agricoles à travers le monde, des terres cultivables aux infrastructures portuaires, afin de garantir l’alimentation de ses 1,4 milliard d’habitants. Les États-Unis continuent de soutenir massivement leur production agricole, financièrement et technologiquement, en assumant pleinement une stratégie offensive sur les marchés mondiaux.

Partout, la nourriture redevient un levier de puissance. Partout, les États investissent, protègent et consolident leurs capacités de production.

Et pourtant, au moment même où se dresse devant nous cette âpre compétition, la France voit vaciller l’un des piliers historiques de sa puissance.

Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, notre balance commerciale agricole et agroalimentaire menace de basculer. En quelques années, près de dix milliards d’euros d’excédent commercial se sont évaporés. En 2022, cet excédent dépassait encore dix milliards d’euros. En 2024, il n’était plus que de 3,9 milliards. En 2025, il frôle le zéro : autant d’exportations que d’importations.

Un tel retournement, qui doit résonner dans l’esprit de chacun comme une alerte majeure, ne peut être regardé comme une simple fluctuation conjoncturelle. C’est une tendance structurelle lourde.

Pour le comprendre, il faut revenir à l’histoire. La puissance agricole française est l’héritage d’un choix politique visionnaire fait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : celui de bâtir la prospérité nationale sur trois piliers structurants — une industrie forte, une énergie nucléaire abondante et une agriculture productive.

Pendant des décennies, cette stratégie a porté ses fruits. Elle a fait de la France le grenier à blé de l’Europe, une grande puissance laitière et bovine, une référence mondiale du vin et de la vigne. Elle a permis à notre pays non seulement de nourrir sa population, mais aussi de contribuer à la sécurité alimentaire internationale. Cet héritage est immense, mais il n’est pas intangible.

Il faut avoir le courage de le dire : les politiques plus ou moins assumées de décroissance, qui prétendent que l’agriculture française gagnerait en vertu ce qu’elle perdrait en volume, n’ont eu pour seule conséquence que de renforcer nos importations. De remplacer une agriculture que nous maîtrisions par une agriculture que nous subissons. De nous rendre plus dépendants et, au fond, moins libres.

La véritable transition agricole ne consiste pas à renoncer à produire. Elle consiste à produire plus et mieux : plus autonomes en quantité et plus maîtres de la qualité, en conciliant puissance productive et exigences environnementales.

Produire sur notre sol reste, de loin, la manière la plus responsable de produire. C’est la seule façon de maîtriser nos normes, nos pratiques et notre trajectoire de transition.

C’est pourquoi la reconquête de notre souveraineté alimentaire passe d’abord par un sursaut productif. Une agriculture durable ne peut exister que si elle est économiquement viable. La compétitivité n’est pas l’ennemie de la transition : elle en est la condition.

Un sursaut productif qui exige la mobilisation de tous.

D’abord celle de l’Europe. La politique agricole commune fut l’un des plus grands succès du projet européen. Elle doit aujourd’hui retrouver cette ambition. Alors que toutes les grandes puissances agricoles se réarment face aux défis climatiques, géopolitiques et démographiques, l’Europe ne peut pas se contenter d’accumuler des normes tout en affaiblissant ses moyens d’action. Défendre le budget de la PAC, renforcer les contrôles sur les importations, faire respecter des conditions de concurrence équitables : voilà les conditions pour que l’agriculture européenne reste une puissance.

Ensuite la nôtre. Car il faut le reconnaître lucidement : si les exploitations européennes décrochent face aux autres continents, les exploitations françaises décrochent aussi face à leurs voisines européennes. C’est pourquoi des mesures fortes ont été engagées pour restaurer la compétitivité de nos fermes : baisse de charges, simplification administrative, levée de certaines entraves réglementaires, investissement dans l’innovation, dans les variétés plus résilientes et dans les technologies agricoles.

La loi d’urgence agricole devra poursuivre cet effort en apportant des réponses concrètes aux difficultés quotidiennes des agriculteurs : accès à l’eau, simplification des procédures, moyens de production, accélération des projets agricoles et agroalimentaires, soutien à l’installation et à la transmission. L’objectif est simple : redonner aux agriculteurs les moyens de produire.

Enfin celle de toute la chaîne alimentaire, jusqu’aux consommateurs eux-mêmes. La souveraineté alimentaire suppose une chaîne cohérente, où producteurs, transformateurs et distributeurs avancent dans la même direction. Cela passe par un partage plus équilibré de la valeur, par une lutte déterminée contre les pratiques commerciales déloyales et par une transparence renforcée sur l’origine des produits. Car chaque acte d’achat est aussi un choix entre dépendance et souveraineté.

Ce sursaut productif ambitieux s’inscrit aujourd’hui dans un cadre clair : les conférences de la souveraineté alimentaire. La première phase de ces conférences, nationale, a permis de dresser ce constat partagé et d’identifier les leviers d’action. La seconde phase s’ouvre désormais dans les territoires et devra permettre des engagements clairs pour faire sortir les projets de terre. Il s’agit désormais de passer du diagnostic à l’action. Son ambition : transformer notre carte de productions à travers des objectifs à 10 ans, pour l’adapter aux nouveaux défis climatiques, économiques et géopolitiques.

Ce qui s’engage aujourd’hui dépasse largement le cadre d’une politique sectorielle. C’est probablement l’œuvre agricole la plus importante entreprise depuis une génération. Et nous n’avons pas le droit d’échouer.

Car dans le monde instable qui s’ouvre devant nous, la souveraineté alimentaire est une nécessité totale. Elle conditionne notre indépendance. Elle conditionne notre capacité à décider librement de notre avenir. Elle conditionne, au fond, l’une des formes les plus essentielles de la liberté d’un peuple : celle de pouvoir se nourrir par lui-même. 

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