Les maladies animales infectieuses ne relèvent plus de l’exception. Elles s’inscrivent dans un contexte de pression sanitaire accrue, lié au changement climatique, à l’intensification des échanges et aux interactions entre faune sauvage, élevages et activités humaines. Nous ne faisons plus face à une succession d’aléas, mais à une transformation durable de notre environnement sanitaire. Dans ce contexte, notre organisation ne peut plus seulement réagir ; elle doit anticiper.
Toutes les maladies ne présentent pas le même niveau de risque pour l’homme. Certaines, comme la dermatose nodulaire contagieuse, sont strictement animales et ne se transmettent pas à l’être humain. Elles n’en bouleversent pas moins les filières, les territoires et les équilibres économiques. L’enjeu est donc de penser la santé animale pour elle-même, mais aussi pour ses répercussions collectives.
Les crises récentes en ont été le révélateur. L’influenza aviaire a profondément fragilisé certaines productions : le foie gras a perdu près de 50 % de son volume entre 2015 et 2022. Ce recul s’est traduit par la disparition d’exploitations, la fermeture de sites de transformation et l’affaiblissement de bassins d’emploi entiers, dont j’ai pu mesurer les effets en Dordogne.
La fièvre catarrhale ovine, puis la dermatose nodulaire contagieuse, ont confirmé cette pression durable. Selon l’INRAE, les maladies animales représentent environ 20 % des pertes de production annuelles en Europe. Nous ne sommes plus face à des crises isolées.
Pourtant, notre modèle demeure largement fondé sur la gestion d’urgence, caractérisée par des abattages massifs, des restrictions de mouvements et des indemnisations. Bien que parfois nécessaires, ces outils ne peuvent tenir lieu de stratégie. La mission d’information du Sénat sur la dermatose nodulaire contagieuse, co-rapportée par mon collègue Christian Redon-Sarrazy aux côtés de Martine Berthet, Annick Jacquemet et Gérard Lahellec, a évalué à environ 42 millions d’euros les dépenses publiques engagées au 9 décembre 2025, sans compter les effets indirects pour les filières.
La gestion budgétaire des épizooties demeure d’ailleurs un débat complexe. À chaque crise, une tension réapparaît : protège-t-on d’abord les exploitations et les territoires, ou un statut sanitaire indispensable aux échanges ? Les décisions ne peuvent être dictées uniquement par des considérations commerciales ; elles doivent concilier protection des cheptels, maintien des fermes et crédibilité internationale. La confiance dans l’action publique dépend de cet équilibre.
Ce constat impose un changement de paradigme, que j’ai défendu à travers une proposition de loi relative à la santé animale déposée au Sénat le 29 septembre 2025 avant la préoccupante crise de la DNC. L’approche « One Health » rappelle que la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes forment un continuum indissociable. Ignorer cette interdépendance revient à déplacer les crises sans les résoudre. La politique sanitaire animale doit devenir pleinement préventive.
Prévenir suppose d’abord de mieux connaître. Les travaux récents ont mis en évidence notre retard dans la cartographie des insectes vecteurs, notamment certains moucherons ou tiques qui jouent un rôle déterminant dans la diffusion des maladies. Sans connaissance fine des modes de transmission, aucune prévention efficace n’est possible.
Dans le cycle sanitaire animal, tout compte : le climat qui modifie la présence des vecteurs, les mouvements d’animaux qui accélèrent la diffusion, la densité des élevages qui amplifie les risques, ainsi que la capacité publique à détecter tôt et à agir vite. La circulation de l’information sanitaire doit être mieux structurée, et les outils de traçabilité des mouvements d’animaux sont indispensables pour contenir rapidement les foyers et adapter les réponses. Nos cadres européens privilégient l’éradication rapide ; mais lorsque certains agents pathogènes s’installent durablement, la réponse ne peut être automatique. Elle doit reposer sur l’analyse de risque et tenir compte des réalités territoriales.
La vaccination constitue un outil majeur. L’expérience de l’influenza aviaire l’a montré : environ 100 millions d’euros pour vacciner, près d’un milliard d’indemnisations lors de la saison 2021-2022. Ces chiffres montrent que la prévention est à la fois une réponse sanitaire et économique. Pour autant, la vaccination ne peut être la seule solution. Elle ne dispense ni d’une organisation rigoureuse des flux d’animaux, ni d’une réflexion sur la densité des élevages, ni d’une adaptation fine des mesures de biosécurité.
La question est donc stratégique. L’Union européenne doit se doter de banques d’antigènes communes et renforcer ses capacités de production vaccinale afin de construire une véritable souveraineté sanitaire. Celle-ci suppose également une gouvernance lisible, fondée sur des évaluations transparentes et associant l’ensemble des acteurs. Face à des agents pathogènes qui ignorent les frontières, nos réponses ne peuvent rester fragmentées : la recherche, la surveillance et la prévention doivent être coordonnées à l’échelle européenne.
La santé animale est devenue un pilier de la résilience agricole et territoriale. Elle conditionne la stabilité de nos filières, l’avenir de nos campagnes et la capacité collective à faire face à des risques qui ne sont plus exceptionnels, mais durables. C’est à cette hauteur que doit désormais se penser notre doctrine sanitaire. ■
