L’âge retenu est celui à partir duquel l’autoconservation des gamètes est autorisée hors condition médicale. Le courrier officiel contiendra des informations essentielles sur l’aide médicale à la procréation. Selon les propres mots de la ministre, l’enjeu consiste, dans la liberté laissée aux couples, de leur éviter le remords de n’avoir pas fait tout ce qui était à leur portée, et de se dire « Si j’avais su… ». Après les propos du Président de la République au début de 2024 sur le nécessaire réarmement démographique de la France et le rapport sur les causes d’infertilité rendu au gouvernement en 2022, cette démarche est fondée sur une prise de conscience : les couples français ont des désirs de parentalité de plus en plus tardifs, et cette tardivité compromet les chances de la maternité. La science dispose de réponses et il est temps de les rendre accessibles plus largement pour redresser sans délai la courbe mal orientée de la démographie française. Seulement voilà : le gouvernement s’attaque là à la conséquence de la décision des ménages, et pas à la cause de ce report incessant et risqué du projet d’enfanter. Les autorités de notre pays se sont livrées à une étiologie approfondie, mais la vérité n’est pas bonne à dire.
L’analyse révèle une multiplicité de causes, et par définition de ce qui contrarie une décision heureuse pour l’avenir individuel et collectif elles sont pour la plupart sombres. Pas toutes néanmoins. Ainsi, les jeunes ont aujourd’hui la faculté de suivre des études longues et ils en profitent, convaincus que leur employabilité croit avec la qualification. Un master les mène à l’âge de 23 ans, voire plus s’il veulent être diplômés d’un second titre de même niveau pour ajouter une spécialisation plus fine. Nantis de ces titres, ils prétendent légitimement à des fonctions de responsabilité, et consacrent les premières années de leur parcours professionnel à asseoir leur carrière. Leur choix mobilise leur temps et leur énergie et les distraient quelques années de plus encore de l’objectif enfoui d’un enfant.
Au rang des mauvaises causes, le redémarrage du chômage, qui encourage à des poursuites d’études pour différer l’entrée sur le marché du travail, ou encore les peurs paralysantes, inconnues de leurs aînés, face aux conflits géopolitiques et à la crainte de leur extension à leur propre pays, aux risques de pandémies, au délitement institutionnel de la France, avec le sentiment que les hypothèques sur notre déficit public ne s’allègent pas et que les générations futures vont devoir payer la dette contractée avant elles. Les raisons d’être optimistes se sont sans conteste raréfiées au cours des années récentes, bouchant l’horizon des jeunes ménages.
Une autre cause est venue dans les deux décennies passées s’ajouter aux autres, avec des signaux faibles se mutant en signaux forts, la difficulté de se loger. Nombre de ménages, dès avant le covid, plus encore après, cèdent à la tentation de vivre mieux, dans des logements moins chers, plus spacieux, au sein d’un environnement plus sain, dans des villes moyennes voire des villages. Le phénomène reste circonscrit : l’attractivité économique, particulièrement précieuse pour les cadres en début de carrière, demeure l’apanage des capitales régionales et des onze métropoles. Entre renoncer à une évolution professionnelle rapide et sûre et différer la conception d’un enfant, ou d’un deuxième ou troisième enfant, l’alternative est cruelle. En outre, les couples ne la voient pas exclusive : ils ont le sentiment de différer, pas de renoncer, laissant la nature et l’horloge biologique trancher pour eux, dussent-ils en garder une cicatrice définitive.
Ce qui se passe dans les esprits n’est pas verbalisé parce que ce n’est pas socialement audible : un raisonnement économique compromet un dessein vital. C’est sordide : le premier enfant ou l’enfant de plus coûte le prix d’une pièce en plus dans l’appartement. Si vous présupposez que la chambre a en moyenne une superficie d’une dizaine de mètres carrés, l’enfant coûte 100000 € à Paris, 45000 € à Lyon ou encore 36000 € à Toulouse, contre 20000 € à Pau ou 26000 € à Orléans. Le prix de l’amour en quelque sorte, mais on ne peut pas le dire lors d’un repas d’amis ou de famille, fût-ce à des contemporains, qui le comprendraient. Le prix des locations est à l’avenant, et la réalité est même plus rude encore : autant certains couples pourront-ils profiter de la solidarité de parents ou de grands parents pour une acquisition immobilière, autant un ménage candidat à une location ne pourra-t-il être retenu que sur des revenus suffisants, assortis le plus souvent de garants. En clair, les barrières à l’entrée du logement sont placées haut, quel que soit le statut, locataire ou accédant à la propriété.
Les passéistes soupirent : « Moi j’ai grandi dans la chambre de mon grand frère et je n’en suis pas morte » ou « Quel problème de dormir dans la chambre de ses parents ? Les jeunes ne savent pas se contenter ». Les couples ont raison de vouloir pour un enfant un espace de vie à lui. La psychologie a démontré que partager la chambre des parents et trop durablement celle d’un autre enfant nuisait à l’équilibre. La pièce en plus n’est pas un luxe. La sur occupation d’un logement entraîne des dérèglements dont on a pu éprouver les préjudices pendant le covid.
Ainsi, la politique du logement a partie liée malgré elle avec la baisse de la natalité française. Il lui appartient de prendre en considération cette conséquence préjudiciable pour l’avenir du pays et d’imaginer des remèdes de toute urgence. Certes, les aides à la primo-accession existent : le prêt à taux zéro, concernant les logements neufs, oriente les jeunes couples vers la maison individuelle ou le collectif en zones périphériques, et leur donne effectivement les moyens d’acquérir un logement conforme à leur structure familiale, la puissance du dispositif étant majorée avec le nombre de membres du foyer. Ce prêt permet donc d’élever un enfant dans des conditions de décence. Rien de semblable pour le premier achat dans l’ancien, sauf s’il exige des travaux considérables -au moins un tiers de sa valeur - et relève du PTZ à ce titre. Une seule mesure favorable a été prise dans le projet de loi de finances pour 2025 : de la hausse de 0,5 point des droits de mutation à titre onéreux -improprement appelés « frais de notaire » - concédée par l’Etat aux départements ont été exclus les primo-accédants. Correspondant à quelques milliers d’euros, l’avantage n’est pas à la mesure des besoins des ménages et il n’est pas de nature à déclencher des achats. Les aides personnelles au logement allègent quant à elles la charge de loyer des jeunes couples avec enfant, mais là encore leur pouvoir resolvabilisateur est trop faible dans les territoires tendus, où la plupart travaillent et vivent. Enfin, quel espoir que des aides plus fortes soient attribuées aux jeunes couples alors notre déficit public abyssal conduit à l’inverse à économiser sur le logement ? Aucun.
Alors que faire ? Favoriser ce que certains ménages font déjà : aller ailleurs pour y concevoir des enfants et les y voir grandir… sans que cette option de vie ne pénalise les carrières et n’oblige à sacrifier un objectif pour un autre. La solution réside dans un autre aménagement du territoire, qui réhabilite les parties entières de notre pays en déshérence ou en perte d’attractivité à tout le moins. En somme, il faut revenir sur la métropolisation qui a poussé 80 % de la population à investir 20 % du territoire, y créant mécaniquement une inflation des prix. Rendre attirants pour les jeunes ménages les villes moyennes, les zones rurales et les espaces rurbains, en y accueillant les entreprises de service et industrielles - aux termes de la réindustrialisation décrétée par le Président de la République - en y établissant une offre culturelle et pédagogique, des infrastructures sportives, en y ménageant un accès aux soins médicaux, relancera la natalité. Deux effets vertueux sont à en attendre : un mouvement migratoire des jeunes vers ces nouveaux lieux où les enfants sont bienvenus et en outre une relative décongestion des métropoles tempérant la spéculation qui ferme leurs marchés du logement et le réserve aux plus hauts revenus. Au-delà d’œuvrer à l’attractivité tous azimuts de leur commune, les maires ont également la faculté de prendre des décisions financières et fiscales favorables aux jeunes couples. Enfin, la prochaine loi de décentralisation les dotera de nouvelles prérogatives pour désigner des publics prioritaires pour le logement dans leurs actions locales.
Entre tous les objectifs de la politique nationale et locale du logement en France, relancer la natalité n’est pas le moindre ni le moins noble. L’identifier comme structurant, c’est ouvrir les yeux sur ce qu’est le logement pour les individus et les familles, bien plus qu’une commodité. Il est la condition de tout et sa privation nous le révèle durement. Pour citer Jacques Prévert, « on reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va » : des étudiants qui renoncent à leur projet d’études pour n’avoir pas trouvé de logement dans le ville de l’université ou de l’école où ils étaient admis, des emplois refusés, des ménages séparés qui ne peuvent décohabiter…et des enfants qui ne naîtront pas faute de logement adapté, voilà la réalité du poids économique et social du logement. Il a fallu une baisse inquiétante de la natalité pour l’estimer à sa juste valeur. Ce sursaut de conscience laisse espérer que les décideurs publics comme les acteurs privés se mobilisent pour que le logement ne soit bientôt plus un frein dissuasif à l’élan de natalité. ■
