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Mercosur : un accord qui n’a pas fini de faire parler

Après plus de 25 ans de négociations, l’accord commercial UE-Mercosur a été signé le 17 janvier dernier. Il crée la plus grande zone d’échanges commerciaux au monde. Face à la colère des agriculteurs français, la France n’a pas signé l’accord. Une décision sans effet. Par contre, le Parlement européen a obtenu – à dix voix près – une saisine de la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) ce qui bloque sa ratification pour plusieurs mois mais pas son application provisoire si Ursula von der Leyen le décidait.

L’accord commercial UE-Mercosur signé le 17 janvier dernier à Asunción, la capitale du Paraguay crée la plus grande zone d’échanges commerciaux au monde, regroupant 700 millions de personnes et représentant 30 % du PIB mondial. Il est conclu entre l’UE et le bloc commercial sud-américain, qui comprend l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. Mais cette signature n’est pas arrivée sans discussions ni débats. Et ce n’est pas fini.

Les négociations relatives à l’accord UE-Mercosur ont débuté en 2000 et ont connu plusieurs phases au fil des ans. Relancé en décembre 2024, le projet d’accord avait été dénoncé par le monde agricole européen qui redoutait une concurrence déloyale des pays de l’Amérique du sud non soumis aux mêmes contraintes. Mais en 2025, l’Union européenne et les quatre pays du Mercosur se sont finalement entendus et l’accord a été signé début 2026 en dépit d’une relative opposition de la France. « Grâce à ce partenariat gagnant-gagnant, tous deux, nous en tirerons profit sur les plans économique, diplomatique et géopolitique. Nos entreprises créeront des exportations, de la croissance et des emplois. Nous nous soutiendrons mutuellement dans nos transitions propre et numérique. Et notre signal au reste du monde est clair : l’UE et le Mercosur choisissent la coopération plutôt que la concurrence et le partenariat plutôt que la polarisation » a expliqué à Asuncion la présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen.

La commission européenne n’a eu de cesse de rappeler au cours des derniers mois combien cet accord allait être profitable à l’Europe et aux Européens. L’accord prévoit notamment de réduire les droits de douane sur les voitures (actuellement jusqu’à 35 %), les machines (actuellement de 14 à 20 %), les produits pharmaceutiques (actuellement jusqu’à 14 %) et de nombreux autres produits, « ce qui permettra aux entreprises de l’UE d’économiser plus de 4 milliards d’euros par an ». L’accord UE-Mercosur garantira également un accès durable à des matières premières critiques et essentiels à la transition écologique et numérique et dont le Mercosur est un important fournisseur. Les entreprises de l’UE pourront aussi soumissionner pour les marchés publics du Mercosur (1).

A en croire la commission européenne, l’agriculture ne serait pas non plus perdante. L’accord commercial UE-Mercosur devrait en effet permettre de réduire les droits de douane élevés actuellement appliqués aux principaux produits agroalimentaires de l’UE, tels que le vin et les spiritueux (jusqu’à 35 %), le chocolat (20 %) et l’huile d’olive (10 %). « Les exportations de produits agricoles de l’UE devraient augmenter de près de 50 % » assure-t-elle. La filière du vin confrontée depuis des années à une crise à la fois de production mais aussi de guerres commerciales avec les Etats-Unis et la Chine (hausse des droits de douane) attend beaucoup de cet accord en termes d’exportations. « Il est indispensable pour les entreprises des vins et spiritueux d’ouvrir de nouveaux marchés, et de diversifier leurs débouchés », expliquait mi-décembre le Syndicat français des exportateurs de vins et spiritueux (FEVS) qui soulignait « son intérêt et son soutien à la signature d’un accord commercial équilibré entre l’UE et le Mercosur ». L’accord ouvre aussi la voie à la reconnaissance de plus de 350 AOP et IGP européennes. « En reconnaissant les standards de l’Organisation internationale du vin (OIV), par exemple sur l’homogénéisation des étiquettes, le texte permet aussi d’abaisser les barrières non tarifaires, qui coûtaient cher aux exportateurs » se félicite Gabriel Picard, le président de la FEVS. D’autres filières se frottent les mains comme la filière laitière qui mise sur la reconnaissance par le Mercosur des signes de qualité de 18 fromages et de l’AOP beurre Charentes-Poitou. Un atout pour l’exportation. L’accord acte aussi la suspension progressive sur dix ans des droits de douane pour 30 000 tonnes de fromages européens, 10 000 tonnes de poudre de lait et 5 000 tonnes de préparations infantiles. Pour autant si certains acteurs de la filière se réjouissent de cette signature d’autres restent dubitatifs n’imaginant pas à l’avenir une explosion du marché sud-américain.

A l’inverse, au sein de la ferme France, d’autres secteurs sont très inquiets. Il en est ainsi pour la filière de la volaille française déjà confrontée à la concurrence déloyale et organisée ukrainienne (2). Elle dénonce une concurrence sud-américaine qui n’est pas soumise aux mêmes contraintes environnementales et sanitaires.

Le syndicat des betteraviers est également très remonté pointant le risque de voir se déverser en Europe 190 000 tonnes de sucre brésilien sans droit de douane. « Ce volume ne sera probablement pas importé en France, mais sera importé dans les bassins déficitaires où on ne peut pas cultiver de betterave sans irrigation (Espagne, Italie…), en remplacement de sucre français. Aujourd’hui, 1/3 du sucre consommé dans ces pays est du sucre français ; il sera remplacé par du sucre brésilien à hauteur de 190 000 t : c’est l’équivalent de la production d’une usine française » explique le syndicat. Le texte prévoit aussi 8,2 Mhl de bioéthanol à droit de douane réduit ou nul, « soit environ 12 % de la production européenne, ou l’équivalent de ce que produit la France à partir de ses betteraves ». « Ces deux concessions cumulées (sucre et éthanol) accordées par l’Union européenne représentent la production de 50.000 ha de betteraves, soit 1/8ème des surfaces françaises de betteraves » s’étranglent les betteraviers français.

Avec cet accord, la filière bovine dénonce pour sa part « une provocation » et un « choix inacceptable » pour les filières agricoles. « L’Union européenne renonce à construire une politique commerciale cohérente avec les exigences imposées à ses propres producteurs, en choisissant d’acter la signature malgré une contestation forte des filières et de l’opinion publique. Ce renoncement fragilise la souveraineté alimentaire et la sécurité alimentaire des consommateurs » écrit Interbev (l’Interprofession Elevage et Viande) dans un communiqué cosigné par Anvol, l’interprofession volaille de chair et Intercéréales, l’interprofession représentative de la filière céréalière. Interbev pointe le manque de réciprocité en matière de normes sanitaires et de production (utilisation d’antibiotiques notamment mais aussi bien-être animal et traçabilité).

Après la mobilisation des agriculteurs en France mais aussi devant le Parlement européen, la résistance aux produits sud-américains s’organise. Si pendant le vote des eurodéputés, plusieurs municipalités avaient décidé symboliquement de retirer du fronton de leur mairie le drapeau européen, d’autres collectivités locales ont choisi de retirer des cantines scolaires tous les produits pouvant venir d’Amérique du sud. Il en est ainsi dans le département du Loiret qui demande aux chefs de cuisine scolaire de « ne pas acheter » les produits provenant du Mercosur. 68 collèges publics sont concernés, soit « un peu plus de 24.000 repas journaliers » précise Marc Gaudet, président (UDI) du conseil départemental, cité par l’AFP. D’autres départements ont fait le même choix symbolique.

Attendues au tournant, les enseignes de la grande distribution française ont choisi de suivre l’opinion publique en annonçant les unes après les autres bannir de leurs rayons les produits sud-américains.

En attendant, au Parlement européen, la résolution de Pascal Canfin (Renew) saisissant la Cour de justice de l’Union européenne a été adoptée mardi par 334 voix contre 324, avec 11 abstentions. Une partie de gauche alliée aux verts et à des élus du PPE ont remporté la mise sur les eurodéputés du bloc libéral-conservateur. Les élus du RN qui portaient une même résolution ont finalement porté leurs voix sur la résolution Canfin. Les opposants contestent le détachement du volet commercial de l’accord-cadre et dénoncent le « mécanisme de rééquilibrage » contenu dans l’accord. Pour autant, rien n’interdit la présidente de la commission d’activer l’application provisoire de l’accord commercial (droits de douane, quotas tarifaires) sans attendre sa ratification. Ursula von der Leyen est sous pression du chancelier Merz et de l’espagnol Pedro Sanchez, tous deux partisans d’une application sans délai de l’accord. Mais osera-t-elle aller à l’encontre d’un vote du Parlement ? 


1. Le marché des marchés publics fédéraux brésiliens représente à lui seul plus de 8 milliards d’euros par an.

2. La filière volaille française ne compte plus que pour 50 % des volumes consommés en France.

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