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Eau rage, eau désespoir…

Selon un rapport de l’Observatoire des services publics d’eau et d’assainissement et de l’Office français de la biodiversité, l’état des canalisations est responsable de la fuite d’« un milliard de mètres cubes d’eau potable par an ».

Alors que la France doit faire face à un déficit d’eau sur l’ensemble du territoire et que les pouvoirs publics appellent à une consommation raisonnée, le rapport de l’Observatoire des services publics d’eau et d’assainissement et de l’Office français de la biodiversité est alarmant. Selon les données recueillies en 2020 par les deux organismes, un milliard de mètres cubes d’eau s’échapperait de façon incontrôlée chaque année, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’environ 18 millions d’habitants ou l’équivalent de 300 000 piscines olympiques.

Selon les rapporteurs, plusieurs causes peuvent expliquer ces fuites. Elles sont essentiellement dues à un réseau vieillissant – « l’âge des canalisations peut être un facteur aggravant mais pas toujours déterminant » relativisent cependant les experts -, et vétuste. Certaines canalisations ont été posées dans les années 50-60 rappellent-ils - la moitié des canalisations françaises ont plus de cinquante ans ! Le réseau est ancien mais il est également vétuste. Pour un grand nombre d’entre elles, hors d’âge, les conduites d’eaux sont poreuses et les joints d’étanchéité ne font plus leur travail (corrosion interne si l’eau est « agressive » ou externe avec l’humidité du sol). Les canalisations subissent également la pression de l’eau mais aussi les variations de terrain – la sécheresse n’aide pas -, et des accidents et/ou travaux (terrassement) peuvent aller jusqu’à percer les canalisations.

Le problème des fuites n’est pas nouveau. Un décret de 2012 issu du Grenelle de l’environnement contraint les services de l’eau au respect « d’un rendement seuil calculé individuellement en fonction de la taille de la collectivité et de la sensibilité quantitative de la ressource en eau dans laquelle elle puise » (1). Tout service ayant un rendement supérieur à 85 % est considéré comme conforme aux exigences réglementaires. En deçà de ce seuil absolu, le rendement seuil est évalué dans une fourchette comprise entre 65 et 85 % et comparé avec le rendement du service. Si le rendement est inférieur au rendement seuil, « le service a l’obligation d’établir un plan d’actions visant à réduire ses fuites » précise le rapport. Reconnaissant que le 100 % est « irréaliste et ne doit ainsi pas être un objectif en soi » – il est de 90 % à Paris -, les rapporteurs pensent toutefois qu’« un grand nombre de collectivités distributrices peuvent viser un objectif de l’ordre de 80 à 90 % » même s’ils ne peuvent que constater que 20 % des services ne sont pas conformes à la réglementation. Et encore, ce taux est contesté par d’autres analystes qui le pensent sous-évalué : le chiffre de déperdition ne correspondant qu’aux seules données transmises par les collectivités et les services qui ont accepté de répondre à l’enquête et qui sont en général pas les plus mauvais élèves.

Le rapport montre également des disparités de rendement selon les territoires qui peuvent s’expliquer par le coût de l’entretien et de la réparation des canalisations. Les chiffres montrent que le taux de rendement ne dépasse pas les 75 % pour les collectivités de moins de 3500 habitants. Les territoires les plus ruraux, les plus montagneux (Alpes-de-Haute-Provence, Ariège, Haute-Corse…) ont des problèmes de fuites plus important que les départements d’Île-de-France par exemple. « Il n’en est pas moins que, dans l’absolu, les volumes perdus par fuites dans les grands services représentent de très grandes quantités par rapport à ceux perdus dans les petits services. En 2019, les fuites de la ville de Paris, malgré un rendement de l’ordre de 90 %, représentaient, avec 18 millions de m3 de fuites, près de 2 % des pertes d’eau « France entière ». Même avec un très bon rendement, des investissements restent à poursuivre pour limiter les fuites lorsque les volumes de pertes sont très importants » insistent les experts. En effet, la moitié des pertes pourrait « être évitée par une amélioration des réseaux mais c’est un mur d’investissement » concède Eric Bréjoux, chef du service eau à l’OFB dans un entretien accordé au Parisien. Mais que l’on se rassure, l’eau perdue ne l’est jamais totalement minimise Marillys Macé, la directrice générale du CIEau (Centre d’information sur l’Eau). Et de nous assurer que l’eau qui s’écoule finit toujours par rejoindre les cours d’eau ou les nappes souterraines. « Le problème, complète-t-elle, c’est qu’elle est indisponible pendant un certain temps, et notamment à des moments où on en a besoin comme maintenant. D’autant plus que cette eau a été traitée au préalable pour être rendue potable ». Un message rassurant qui pose toutefois question. Alors que l’on nous enjoint de faire attention à notre consommation, l’Etat et les collectivités ne pourraient-ils pas donner l’exemple en s’attaquant plus massivement à ces fuites et en rénovant sérieusement les réseaux ? (2) 


(1) Ces rendements sont calculés en faisant le ration de l’eau injectée dans le réseau et la consommation réelle des ménages dans les foyers du territoire visé, la différence correspond aux pertes d’eau.


(2) Sur les 850 000 km de réseau d’eau potable, seulement 0,61 % est rénové chaque année. En 2018, lors des Assises de l’eau, l’Etat ambitionnait de porter ce chiffre à 1 %.

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