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Et la valeur de l’eau dans tout cela ?

Par Nicolas Roche, Professeur à Aix-Marseille Université et chercheur au Centre Européen de Recherche et d’Enseignement en Géosciences de l’Environnement

Les périodes récentes ont montré l’ampleur des impacts du changement climatique et de ces impacts sur le cycle de l’eau, notamment dans nos régions que certains pensaient épargnées.

Le modèle actuel, développé en France, est un modèle où tous les usages sont mis en compétitions et prélèvent de manière indépendante dans les ressources conventionnelles (nappes, lacs, rivières). Ce modèle ne peut être adapté ou durable, que dans le cadre de ressources naturelles abondantes. L’accroissement permanent de la demande en eau et la baisse de sa disponibilité naturelle (augmentation des périodes de sécheresses et d’épisodes pluvieux importants favorisants les crues et les inondations au dépens de la recharge des hydrosystèmes) font qu’il est urgent de changer de modèle en s’appuyant simultanément sur quatre piliers essentiels :

• La sobriété d’usage (éliminer les consommations inutiles) ;

• L’efficacité d’usage (limiter drastiquement les pertes dans les réseaux) ;

• La complémentarité des usages (réutilisation des eaux usées traitées) ;

• La recharge optimale des ressources (dés-imperméabilisation des zones urbaines, rétentions temporelles de volumes d’eau, nature en ville, solutions fondées sur la nature,...) et dans les zones côtières arides, d’appoints très limités de ressources dites non-conventionnelles comme le dessalement d’eau de mer. Cela ne doit se faire qu’en veillant scrupuleusement à la restauration et au maintien du fonctionnement et de la qualité de tous les hydro et écosystèmes naturels, de leur biodiversité, de leurs services écosystémiques et en y limitant les impacts anthropiques.

Cette approche holistique nécessite à la fois des investissements importants mais repose aussi sur des enjeux majeurs de concertation et d’éducation, de décisions politiques et de bilans quantitatifs et qualitatifs à l’échelle de chaque territoire des besoins en eau, des usages et de l’état des ressources tant d’un point de vue spatial que temporel en fonction notamment des saisons.

Dans cette problématique globale, se pose aussi clairement la question du prix de l’eau, de la valeur environnementale de l’eau et du cout de l’eau selon ses usages. Actuellement en France, pour l’eau potable, seuls les services liés à la production, la distribution de l’eau potable, l’évacuation et le traitement des eaux usées sont intégrés au prix facturé, avec une répartition moyenne de 45-55 % entre l’eau potable et les eaux usées. Ce type de facturation peut aussi aboutir à des situations aberrantes dans ces périodes de crises notamment où par exemple il existe dans certaines régions la possibilité aux habitants de souscrire à un second abonnement (dit compteur vert, dénomination bien mal choisie !) pour leurs usages externes (espaces verts, jardins, piscines, fontaines, jeux d’eau,...). Et dans le cadre de cet abonnement, l’usager ne paye plus la part liée à l’assainissement ce qui a pour conséquence directe de rendre ces usages deux fois moins cher que ceux essentiels de l’intérieur de l’habitat (alimentation, hygiène, évacuation des excreta,..). Ce type d’approche n’incite pas, pour le moins, ni à la sobriété ni à la complémentarité des usages et n’incite pas à changer radicalement notre comportement et notre rapport à l’eau et à ces usages.

L’eau étant un élément essentiel à la vie et à la santé, il convient donc de bien séparer les usages essentiels (alimentation, hygiène) et les autres usages de confort, récréatifs et même de production. Si pour la première catégorie, il est important que la ressource reste gratuite (environ 100-120 litres/habitant.jour). Il n’en est pas de même pour les autres usages où l’eau doit être considérer comme une matière première nécessaire à la réalisation d’une activité récréative, de confort ou de loisir ou encore la production d’un bien non essentiel. Dans ce cas-là, il faudrait pouvoir intégrer dans le coût de l’eau, sa valeur environnementale qui dépendrait notamment de l’état de la ressource en fonction des différentes saisons et différents territoires. Le prix de cette « matière première » doit être réaliste, contrôlé par l’état ou par les collectivités et doit absolument encourager les usagers à limiter drastiquement ces activités dans les périodes de sécheresse ou se tourner vers d’autres sources d’eaux dites non conventionnelles afin de ne pas impacter les ressources naturelles et les écosystèmes dans ces mêmes périodes. Le résultat financier de l’intégration de la valeur environnementale de l’eau pour les usages non essentiels devra être réinvesti dans toutes les actions et projets permettant de protéger la ressource et de réduire ses liens avec les activités anthropiques.

L’urgence de la situation est telle qu’il nous faut dès maintenant agir vite et bien, en conscience et engager dès à présent tous les investissements nécessaires à cette révolution du cycle d’usages de l’eau. Il faut aussi éviter les politiques du bouc-émissaire, car si elles donnent une impression d’action, leurs résultats restent trop souvent très limités et sans effets notables. 

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