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Mange et tais-toi : un nutritionniste face au lobby agro-alimentaire

Par le Professeur Serge Hercberg, Equipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle (EREN), CRESS U1153 Inserm/Inrae/Cnam / Université Sorbonne Paris Nord/GHU Paris Seine-Saint-Denis (AP-HP)

Médecin nutritionniste et épidémiologiste, ayant dirigé pendant plus de 30 ans une équipe de recherche sur les relations entre l’alimentation et la santé et présidé pendant 18 ans le PNNS, le Programme National Nutrition Santé (piloté par le Ministère de la Santé), je me suis retrouvé au cœur de nombreux combats de santé publique dans le domaine de la nutrition.

J’ai été le témoin privilégié des embûches, chausse trappes et pressions diverses empêchant de traduire les connaissances scientifiques issues de la recherche en mesures politiques, même si celles-ci ont été démontrées utiles pour la population. J’ai été confronté aux stratégies souterraines des lobbys, aux interactions entre les acteurs économiques et politiques et au rôle des différents ministères et ministres. J’ai donc souhaité dans un livre-témoignage1 mettre au grand jour toutes ces forces invisibles qui s’entrechoquent et interfèrent dans la prise des décisions politiques dans le domaine de la santé.

J’y raconte comment, dès le lancement du PNNS en 2001, les lobbys se sont mis en ordre de marche. Il faut dire qu’avec un chiffre d’affaires de 180 milliards d’e/an et 450 000 emplois, l’Association Nationale des Industries Alimentaires (ANIA) avec ses différentes ramifications, a un poids économique et politique considérable. Et les lobbys ont déployé de multiples actions pour essayer de bloquer la mise en place de mesures qu’ils considéraient aller à l’encontre de leurs intérêts. A ce titre, la bataille du Nutri-Score est emblématique. Proposé, en 2014, dans un rapport remis à la ministre de la Santé, ce logo coloriel destiné à être apposé sur la face avant des emballages des aliments décrit 5 classes de qualité nutritionnelle, du vert/A pour la plus favorable à l’orange foncé/E pour la moins favorable.

En fait, Nutri-Score ne fait que traduire les données incompréhensibles figurant dans le tableau de la déclaration nutritionnelle, sous forme d’un logo synthétique bien visible et compréhensible par tous. Il permet aux consommateurs de comparer facilement la qualité nutritionnelle des aliments et d’orienter leurs choix vers les alternatives de meilleure qualité nutritionnelle.

Les bases scientifiques sur lesquelles Nutri-Score s’appuient sont extrêmement solides. De nombreuses études ont permis de valider l’algorithme qui sous-tend son calcul et de démontrer son efficacité et sa supériorité par rapport aux autres logos existants.

Malgré le soutien des scientifiques et des consommateurs, Nutri-Score a fait l’objet de multiples attaques des opérateurs économiques, relayées fréquemment par le ministre de l’Agriculture et certains parlementaires. Les éléments de langage utilisés sont ceux habituellement véhiculés par les lobbys lorsqu’ils veulent discréditer des mesures de santé publique : Nutri-Score est « simpliste, réducteur, stigmatisant, culpabilisant, infantilisant… ». Et tous les moyens seront bons pour interférer sur le processus législatif, même des amendements portés par des parlementaires, copies conformes de modèles établis par l’ANIA... N’ayant pu empêcher en 2016 le vote de l’article de Loi portant sur la mise en place d’un logo nutritionnel recommandé (il ne peut être rendu obligatoire compte-tenu d’un règlement européen), les lobbys vont s’activer pour retarder son décret d’application qui doit en préciser le format. Mettant en doute les multiples travaux scientifiques soutenant l’intérêt du Nutri-Score, ils vont faire émerger des logos alternatifs pour pouvoir demander encore de nouvelles études comparatives. Lors de la mise en place d’une expérimentation grandeur nature en condition réelle dans des supermarchés, ils tenteront de la contrôler. Après de multiples péripéties qui feront la une des journaux, elle finira par se faire dans des conditions correctes et consacrera Nutri-Score comme le logo le plus efficace notamment pour les populations défavorisées.

Grâce aux preuves scientifiques, le Nutri-Score sera officiellement retenu en mars 2017 et intégré dans le décret d’application notifié à l’Europe. Malgré les tentatives de contestation juridique des lobbys relayées par certains états (notamment l’Italie), le décret français sera validé et finalement signé en octobre 2017 par les ministres de la Santé, de l’Agriculture et de l’Economie.

Mais les grands groupes industriels du « Big6 » (Coca-Cola, Pepsi, Nestlé, Mars, Mondelez et Unilever) ne désarment pas et annonceront la mise en place en Europe de leur propre logo nutritionnel, qui présente des informations par nutriments et calculé par portion. En définissant eux-mêmes de petites tailles de portion, ils arrivent à faire pâlir le rouge qui devient magiquement orange. Face à la levée de boucliers des scientifiques et des consommateurs, ce logo sera abandonné, même si Coca-Cola, Mars, Mondelez, Unilever et d’autres multinationales, notamment Ferrero, Lactalis, Kraft,… continueront (et continuent toujours) à s’opposer au Nutri-Score. Par contre, sous la pression des consommateurs et l’accumulation des preuves scientifiques, plus de 800 marques l’ont aujourd’hui adopté en France (alors qu’il n’y en avait aucune quand il a été proposé en 2014).

Mais l’annonce récente par la CE de l’adoption avant fin 2022 d’un logo unique et obligatoire pour l’Europe a réveillé, outre les multinationales traditionnellement opposées à Nutri-Score, certains secteurs agricoles. Des multiples fake-news pour le discréditer ont été répandues, comme le fait qu’il serait sans valeur puisqu’il n’intègre pas la présence des additifs, le degré d’ultra-transformation ou les résidus de pesticides. Mais ces limites sont, en fait, inhérentes à tous les logos nutritionnels qui, par définition, ne portent que sur la dimension nutritionnelle des aliments. Il n’est scientifiquement pas possible d’agréger toutes les dimensions santé des aliments dans un indicateur unique. Donc Nutri-Score ne juge pas en valeur absolue si un aliment est sain ou malsain, mais il permet, par contre, de comparer, sur une base relative, la qualité nutritionnelle des aliments (ce qui est déjà beaucoup en termes de conséquences santé). Il doit être complété par des informations permettant de reconnaître les aliments ultra-transformés (et d’en limiter la consommation) et promouvoir les aliments Bio (notamment ceux d’origine végétale).

D’autre fake news essayent de créer de la confusion en laissant croire que le Nutri-Score pénaliserait les aliments dits traditionnels, notamment les fromages et charcuteries porteurs d’une AOC/AOP ou d’une IGP. Or si ces labels garantissent l’origine d’un produit alimentaire, son élaboration dans une zone géographique déterminée selon un savoir-faire reconnu, et qu’il respecte un cahier des charges spécifique - tout ceci étant très respectable - ils n’intègrent pas dans leur définition la notion de qualité nutritionnelle. Même avec un label AOP/AOC/IGP, les aliments riches en acides gras, en sel et en calories restent riches en acides gras, en sel et en calories. Mais un D ou un E sur un fromage ou une charcuterie ne dit pas qu’ils ne doivent pas être consommés, mais seulement alerte le consommateur qu’ils doivent l’être en quantité limitée et pas trop fréquemment, ce qui est cohérent avec les recommandations nutritionnelles. Et derrière la prétendue défense de l’intérêt des petits agriculteurs, se cachent souvent de grosses multinationales (comme Lactalis, qui a entre ses mains 70 % de la production de Roquefort). En parallèle des fake news, on voit une fois de plus, apparaître, poussé par l’Italie et ses secteurs agricoles et industriels, un nouveau logo chiffré, incompréhensible, en fait proche de celui développé par les industriels au milieu des années 2000 qui se veut une alternative à Nutri-Score…

Alors quel sera le poids des lobbys dans la décision finale de l’UE sur le logo ? Dans quelques mois, nous pourrons savoir si les autorités politiques européennes ont choisi la santé publique ou les intérêts économiques !