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Protection des forêts : il faut un projet de loi européen anti-déforestation ambitieux

Par Klervi Le Guenic, Chargée de campagne forêts tropicales à Canopée

En dix ans, c’est une surface de forêts équivalente à deux fois la France qui est partie en fumée dans le monde. Le principal responsable, l’agriculture : près de 80 % de la déforestation est liée à l’expansion agricole. A travers ses importations de produits comme le soja, l’huile de palme ou le bœuf, l’Europe est le deuxième plus gros responsable : elle représente 16 % de la déforestation liée au commerce mondial.

Pour répondre à cet enjeu, 100 pays, dont la France, se sont engagés pendant la COP 26 à mettre fin à la déforestation et restaurer les forêts d’ici 2030. C’est un signal intéressant, mais loin d’être suffisant. En effet, la plupart des signataires s’étaient déjà engagés à réduire la déforestation de moitié d’ici 2020, et d’y mettre fin d’ici 2030 avec la Déclaration de New York. Ces déclarations n’ont eu aucun effet : la perte de couverture forestière a augmenté de 42 % depuis 2000. Depuis la signature de cet accord en 2014 la perte de forêts humides est même passée de 3 millions d’hectares par an à 4,3 millions.

Sans surprise, un engagement qui ne repose que sur la bonne volonté des pays a peu de chances d’aboutir. Au Brésil, la déforestation en Amazonie a une nouvelle fois atteint des niveaux record : c’est la pire année depuis 15 ans. Ceci est le résultat de la politique de Jair Bolsonaro, et notamment du démantèlement des institutions chargées de la protection de l’environnement. Autre exemple, en République Démocratique du Congo, deuxième pays au monde où la forêt disparaît le plus rapidement, le gouvernement vient d’annoncer la levée d’un moratoire sur les nouvelles concessions forestières.

Ce n’est pas de promesses creuses dont nous avons besoin, mais d’actions concrètes, et notamment d’une législation contraignante. La Commission européenne a publié le 17 novembre dernier un projet de loi pour mettre fin à la déforestation associée à ses importations de commodités agricoles. Cette loi est une opportunité historique de freiner radicalement la déforestation mondiale et qui pose une bonne base : elle dépasse la question de la déforestation légale/illégale, impose une traçabilité jusqu’à la parcelle, passe par un système de devoir de vigilance plutôt que de certification, et inclut presque toutes les commodités clés (soja, huile de palme, cacao, café, boeuf et bois).

Il y manque cependant encore des éléments essentiels qui affaiblissent largement son impact. Son périmètre est trop réduit : la loi ne se réfère explicitement qu’aux forêts. Pourtant de nombreux autres écosystèmes comme les savanes (notamment au Brésil) sont eux aussi menacés par l’expansion agricole poussée par nos importations.

La déforestation est intrinsèquement liée aux violations des droits des peuples autochtones et des communautés locales. Pourtant, la loi, en n’exigeant qu’un respect des lois nationales, ne garantit pas leur protection.

Les acteurs financiers privés européens ne seront pas concernés par cette loi. Alors qu’ils ont accordé 7 milliards d’euros de financements à des entreprises responsables de déforestation entre 2013 et 2019, ceci représente un manque important pour agir efficacement contre la déforestation.

Enfin, en l’état, il suffirait aux grands négociants d’exporter leurs matières premières à risque de déforestation vers des marchés moins regardants. Cette loi pourrait aller plus loin, et transformer l’ensemble de marché mondial. En se concentrant uniquement sur ce qui entre sur le marché européen, elle passe à côté de cette opportunité.

Pour lutter efficacement contre la déforestation, nous demandons donc à la France, qui présidera le Conseil européen début 2022, de défendre une loi ambitieuse, à la hauteur de ses engagements. 

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