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La pandémie, une opportunité de penser la ville autrement - Eléments de réflexion

Par Fouad Awada*, Directeur général de L’Institut Paris Region*

Les grandes métropoles sont particulièrement vulnérables aux catastrophes. Si leur taille, leur densité, leur complexité sont des facteurs de meilleure réussite économique, sociale et culturelle en temps normal, elles deviennent facteurs de vulnérabilité en cas d’événement catastrophique, qu’il s’agisse de catastrophes naturelles (inondations, tempêtes, séismes, canicules, incendies), technologiques (explosions, fuites de produits toxiques), sanitaires (pandémies) ou politiques (émeutes, guerres).

Les confinements successifs ont conduit à une prise de conscience aigüe de l’espace vital de chacun et de ses limites en ville : repli sur le domicile et sur l’entourage immédiat, réduction des déplacements, constitution de réserves alimentaires et énergétiques, fuite vers des ensembles humains moins peuplés (villages, villes secondaires), … Ce rétrécissement du « rayon de vie » a été aussi un révélateur des inégalités sociales, en particulier pour la surdensité supportée par beaucoup, et ceci a été d’autant plus critique dans les grandes métropoles où les populations les plus vulnérables sont concentrées.

La résilience de la métropole francilienne a montré ses limites et les priorités à traiter, comme rapatrier certaines activités stratégiques, mieux assurer le logement et les déplacements des « key workers » en temps de crise : personnels soignants, personnels du secteur de l’énergie, de la mobilité, de l’approvisionnement, mieux prendre en charge les personnes fragiles ou fragilisées par la crise, les étudiants, les sans-abris, les privés de revenus, etc.

Dans le même temps, la transition numérique a connu en 2020 une accélération marquée. De nombreuses entreprises ont dématérialisé leurs processus de production, relations commerciales, distribution, etc. De ce fait, même si tous les salariés ne sont pas concernés, un nombre croissant d’emplois sont désormais exercés en télétravail et une majorité de salariés souhaite travailler à leur domicile ou à proximité au moins deux jours par semaine. Et la dématérialisation ne s’est pas arrêtée là, comme l’a montré l’essor des téléconsultations, l’expérience – pas toujours concluante – du télé-enseignement, et le développement des services dématérialisés des notaires, des avocats et de bien d’autres professions.

Les conséquences de toutes ces télé-activités sur les stratégies résidentielles des actifs commencent à être visibles : retour en grâce des villes moyennes, recherche de grandes surfaces en périphérie des grandes villes (pavillons de banlieue, appartements avec balcon, lieux atypiques), basculement du domicile sur une résidence secondaire en gardant un « pied à terre » près de son emploi, etc. Ces tendances offrent incidemment des chances de développement local inespérées aux territoires résidentiels accueillant les télé-actifs. D’ores et déjà, certaines enseignes de supermarché l’on compris en multipliant les supérettes de proximité.

Jusqu’où ira ce mouvement centrifuge ? Faut-il craindre le renforcement du mouvement, préexistant à la crise, des installations de ménages d’actifs aux franges extérieures de l’Île-de-France ? Ou faut-il y voir un choix de vie légitime et désormais bien plus supportable du fait que le nombre hebdomadaire de navettes domicile-travail pourrait être réduit.

Pour les entreprises, les mouvements restent incertains avec des recompositions probables dans les pôles de bureaux. Le télétravail ne joue pas, au moins à court et moyen termes, à l’avantage des grandes concentrations de bureaux. Les opérateurs guettent avec inquiétude les stratégies immobilières des entreprises : faudra-il réduire la voilure lorsque les bureaux sont constamment sous-occupés ou leur trouver d’autres fonctions.

On le voit, nos modes de vie et nos aspirations changent, et la pandémie a accéléré ces changements. Nous accordons une importance accrue à notre santé, notre alimentation, le bien-être de nos proches, nous aspirons à renouer avec la nature, à la protéger.

Ainsi pouvons-nous observer d’ores et déjà des changements majeurs :

• une nouvelle forme d’hygiénisme, mêlant mesures d’asepsie de l’espace public à une attention plus grande à l’entrée de l’air, du soleil et de la verdure dans tous les quartiers ;

• une modification des habitudes alimentaires et de consommation, une sobriété qui deviendrait une valeur positive en lieu et place de l’abondance qui serait assimilée de plus en plus au gaspillage

• une aspiration à des loisirs et à de nouvelles pratiques sportives privilégiant le plein air et le bien-être corporel et psychique ;

• un rejet en première instance de la densité, assimilée (souvent à tort) à la promiscuité et à l’entassement, ce qui oblige les architectes et les urbanistes à innover pour montrer que densité et nature peuvent faire bon ménage ;

• un rejet non plus seulement de la voiture par certains (pour cause de pollution), mais également des transports en commun par d’autres (par crainte de contamination).

De nouveaux équilibres pourraient ainsi naître à la faveur de cette crise, une mobilité recomposée, un partage différent de l’espace entre piétons, végétation, mobilités actives, voitures, bus et trams. Une attention particulière sera sans doute accordée aux espaces intermédiaires de l’habitat, ces seuils entre public et privé, qui ont révélé leur potentiel pour améliorer la vie quotidienne et le lien social.

Ces constats, ces tendances, constituent autant de points de départ pour repenser la ville. Ce pourrait être une forme de retour au rééquilibrage entre centre et périphérie, après deux décennies de métropolisation au bénéfice de l’hypercentre. Ce peut être une chance à saisir pour une revitalisation des centres des villes moyennes et petites, des bourgs et des villages, plus capables d’évoluer vers l’habitat partagé tout en répondant à la demande d’intimité familiale.

Ce pourrait être également l’occasion de mettre en place un urbanisme circulaire*, qui, à l’instar de l’économie circulaire, apporte un ensemble de solutions aux problèmes environnementaux et donnera sans doute davantage satisfaction aux générations montantes soucieuse de combattre toute forme de gaspillage. Il s’agirait d’un urbanisme soucieux d’optimiser l’utilisation des flux de matières qui font la ville. Rénover plutôt que reconstruire, réutiliser plutôt que remplacer, recycler les matériaux de construction, réemployer ce qui peut l’être… Un enjeu incidemment majeur pour le climat, lorsqu’on sait que le bâtiment représente (résidentiel et tertiaire) entre 25 et 30 % des émissions dites « directes » et « indirectes liées à l’énergie » de gaz à effet de serre.

A l’heure où la Région Île-de-France s’apprête à mettre en révision le Schéma Directeur régional (le SDRIF), document prescriptif cadre de toute la politique d’aménagement du territoire dans cette région, les transformations nées de la folle période de la pandémie vont peser de tout leur poids dans la redéfinition des politiques publiques en la matière.

Ce nouveau Schéma Directeur sera l’occasion de s’interroger sur la nouvelle répartition de la population et des emplois telle qu’impactée par le télétravail notamment ; de s’interroger sur la mobilité à l’heure de l’aspiration grandissante à la proximité comme espace de vie privilégié ; s’interroger sur les trajectoires vers le ZAN (Zéro Artificialisation Nette) et le ZEN (Zéro Emission Nette) ; mettre en place les orientations pour un urbanisme circulaire ; innover en matière de renaturation et d’intensification du retour de la nature en ville.

De leur côté, les professionnels de la fabrique urbaine, architectes, urbanistes, paysagistes, designers, aménageurs, promoteurs, entreprises du bâtiment et des travaux publics, devront plus que jamais innover dans la voie du lien avec la nature, du lien social, et de la sobriété.

Nous avons aujourd’hui une chance de rebondir, de faire d’une crise un tournant dans la conception de la ville, accélérer sa transformation nécessaire et mieux l’adapter aux défis sociaux et environnementaux, en repensant aussi tous les risques. Nous vivons un moment exceptionnel, il convient d’y apporter des suites et des réponses exceptionnelles. 


* Fouad Awada, architecte diplômé de l’Ecole Spéciale d’Architecture de Paris et docteur en urbanisme de l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, est directeur général de L’Institut Paris Region (ex. IAU Ile-de-France) depuis 2016.

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