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L’enjeu démocratique de la lisibilité des textes

Par Anne Dister, Chargée de cours en linguistique française à l’Université Saint-Louis – Bruxelles*

Depuis quelques années, une nouvelle pratique d’écriture se répand, appelée écriture inclusive. Les objectifs de l’écriture dite inclusive sont évidemment louables puisqu’il s’agit d’assurer la visibilité des femmes dans les textes. Ses partisans partent du présupposé que le genre grammatical masculin invisibilise les femmes et qu’il faut donc mentionner explicitement leur présence. Deux procédés principaux sont utilisés : le dédoublement systématique des noms (les étudiants et les étudiantes) et l’utilisation de divers moyens graphiques qui juxtaposent forme masculine et finale féminine (les étudiant(e)s, les étudiant-e-s, les étudiant·e·s,…). Mais qu’en est-il réellement de cette supposée invisibilisation du masculin ?

Le fonctionnement des genres en français

En français, le masculin a deux emplois : l’un exclusif et l’autre inclusif. Dans les Français se laissent pousser la moustache en novembre et les riverains de la centrale sont invités à se faire dépister pour le cancer de la prostate, on a un usage exclusif : il n’est question que d’hommes parmi les Français et les riverains. Par contre, dans les Français seront bientôt appelés aux urnes et les riverains se plaignent des nuisances sonores, on a un usage inclusif, englobant, du masculin. Qui peut croire que les Françaises ne sont pas appelées aux urnes et que les riveraines s’accommodent des nuisances ? Le masculin occulte-t-il la présence des femmes ? Cet usage du masculin inclusif, que l’on le rencontre aussi au singulier (un avocat est tenu au secret professionnel), participe de l’économie du langage. Et c’est aussi par économie langagière que le masculin est utilisé pour les accords et les reprises pronominales : mon père et ma mère sont inquiets, et ils espèrent être vaccinés rapidement. Il s’agit d’un fonctionnement basique de la langue, qui existe depuis que le français est français, intégré très tôt par les enfants, en dehors du cadre scolaire.

De quoi dépend notre interprétation ?

L’interprétation inclusive ou exclusive dépend de nombreux facteurs, tels que notre connaissance du monde et les circonstances de la communication. Car c’est en contexte que nous choisissons la valeur adéquate.

Il est des cas plus délicats : dans les métallurgistes sont en grève, la représentation commune est sans doute celle d’un groupe composé exclusivement d’hommes. Mais ce n’est pas le masculin qui est en cause puisque le genre de métallurgistes n’est pas marqué. C’est en fait notre représentation de cette catégorie socioprofessionnelle qui oriente notre interprétation. Il peut alors y avoir un réel intérêt à mentionner explicitement, à l’écrit mais aussi dans les discours oraux, la présence des femmes dans les secteurs où elles sont très minoritaires pour tenter ainsi déjouer les stéréotypes. Mais est-il utile de rappeler constamment que chez les enseignants, les étudiants, les voisins…, il y a des femmes ? Quel est l’enjeu social ?

L’enjeu démocratique de la lisibilité des textes

Ces nouvelles normes d’écriture posent un certain nombre de problèmes.

• Les nouvelles graphies éloignent encore davantage l’oral de l’écrit, en instaurant une différence de fonctionnement des genres grammaticaux selon que l’on parle ou que l’on écrit.

• Comment oralise-ton cette phrase (extraite du fameux manuel scolaire destiné à des élèves de CE2) ? : grâce aux agriculteur.rice.s, aux artisan.e.s et aux commerçant.e.s, la Gaule était un pays riche. C’est évidemment impossible sans un travail cognitif complexe, et pas uniquement pour des enfants qui apprennent à lire.

• Les graphies abrégées complexifient encore davantage l’orthographe du français, alors que de nombreux spécialistes plaident depuis longtemps pour une rationalisation de la norme orthographique.

• Les nouvelles normes contreviennent non seulement à l’orthographe du français, mais elles sont génératrices d’erreurs, même parmi les lettrés : marché paysan.ne ; les libertés des non vacciné·e·s pouvaient être rogné·e·s.

• Afin d’éviter les doublets qui allongent le texte et les abréviations qui en compliquent le décodage, des solutions sont proposées pour contourner l’emploi du masculin : recours à des mots épicènes ou des noms collectifs, à des néologismes et autres formulations qui évitent les marques de genre. Ces différents procédés rendent les textes plus abstraits (les migrants, ce sont des personnes, la population migrante, c’est une abstraction). Tous les auteurs, même les partisans de l’écriture dite inclusive, sont d’accord sur ce fait : il ne faut pas modifier un texte pour le rendre inclusif, mais penser autrement dès sa rédaction. Ecrire devient encore davantage le privilège d’une élite seule capable d’éviter le masculin des noms humains.

La volonté d’assurer une meilleure visibilité des femmes dans les textes part assurément d’un bon sentiment. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et l’on voit que cet effort de visibilité s’oppose à un autre enjeu tout aussi démocratique : celui de la lisibilité des textes. 

*Anne Dister enseigne la linguistique française à l’Université Saint-Louis - Bruxelles. Elle est spécialiste des questions de féminisation linguistique et d’orthographe du français.

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