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Anticipons la crise d’après

Par Karim Tadjeddine, Directeur associé senior de McKinsey & Company, responsable du pôle Secteur public et parapublic en France, et Sébastien Léger, Directeur associé de McKinsey & Company, responsable du pôle Développement durable en France

Le Covid-19, à l’image d’autres pandémies, a démontré à quel point un risque certes connu, mais diffus et difficile à quantifier, tendait à être sous-estimé. Comment éviter de nous trouver à nouveau pris de court s’agissant du risque climatique, infiniment plus complexe ? Celui-ci nous impose un double défi : lutter contre ses causes, d’une part, en engageant un effort massif de décarbonation des activités humaines, et s’adapter à ses effets, d’autre part, en mesurant l’ensemble de ses implications pour préparer les pistes d’action qui s’imposent.

Paradoxalement, les avancées sur le premier impératif sont bien plus sensibles que sur le second. D’ambitieux projets de transition figurent déjà au cœur des stratégies de bon nombre d’entreprises ou de collectivités, tandis qu’en Europe notamment, les plans de relance communautaires et nationaux marquent une orientation indéniable vers la réinvention de nos modèles de production et de consommation. S’agissant du deuxième volet en revanche, celui de l’adaptation, les recherches menées par notre cabinet (1) ont mis en évidence l’impréparation préoccupante dans laquelle se trouvent nos sociétés.

Si le risque climatique est présent à l’esprit de la plupart des dirigeants économiques et politiques, sa perception demeure souvent abstraite, les débats sur ses caractéristiques ou l’ampleur de ses répercussions restant cantonnés aux cercles experts. En conséquence, peu d’acteurs sont en mesure d’évaluer avec précision leur degré d’exposition et de déployer des mesures efficaces pour le gérer.

Il y a pourtant urgence. Parmi les 105 pays que nous avons analysés, tous sont exposés à l’un ou plusieurs des risques physiques que nous avons explorés : dégradation de l’habitabilité et des conditions de travail, perturbation des systèmes alimentaires, destruction des biens matériels et de l’immobilier, ruptures des services d’infrastructure, atteinte au capital naturel. S’attachant à modéliser et quantifier les impacts socio-économiques du changement climatique, nos travaux établissent une cartographie des risques par régions et secteurs afin de mieux guider les orientations des chefs d’entreprise et des pouvoirs publics.

Pour les entreprises, il s’agit d’intégrer pleinement le risque climatique dans leur prise de décision. Dans leurs projets d’investissement, elles devront l’analyser aussi systématiquement qu’elles le font des risques géopolitiques, commerciaux ou industriels. Par ailleurs, les industriels devront repenser l’implantation géographique de leur chaîne de valeur, en fonction de l’exposition aux aléas des régions où ils sont établis.

D’autres secteurs, à l’image de l’assurance et de la réassurance, feront l’objet de répercussions massives et devront prendre en compte ces nouveaux paramètres. Le volume des actifs matériels mondiaux menacés par les inondations fluviales sera multiplié par 4 d’ici 2050. Si on prend le seul cas de la Floride, les habitations inondables pourraient être dévaluées de 15 % à 35 %, soit une valeur de 30 à 80 milliards de dollars sur les trois prochaines décennies.

Les pouvoirs publics auront quant à eux à gérer les conséquences macroéconomiques du changement climatique, notamment celles liées à la dégradation de l’habitabilité et des conditions de travail. Selon nos estimations, d’ici 2050, jusqu’à 1,2 milliards d’individus habiteront une zone où le seuil physiologique de tolérance à la canicule risque d’être régulièrement dépassé. Faute d’actions suffisantes, le nombre d’heures non travaillées en plein air pour cause de température et d’humidité excessives pourrait doubler d’ici 2050, et entraînerait des pertes économiques comprises entre 3 500 et 5 000 milliards d’euros, soit 2 à 3,5 % du PIB mondial.

S’agissant des infrastructures, à quel point les 30 à 50 000 milliards de dollars d’investissements qui leur seront consacrés à l’échelle mondiale d’ici 2030 intègreront-ils des solutions de renforcement et de protection des réseaux et installations face à la récurrence de canicules, inondations ou tempêtes jusqu’alors exceptionnelles ?

Il s’agira aussi pour les décideurs publics d’anticiper la perturbation des systèmes alimentaires. Par exemple, le réchauffement des océans pourrait réduire l’accessibilité aux ressources halieutiques, affectant les moyens de subsistance de 650 à 800 millions de personnes d’ici 2050. Des mesures d’accompagnement seront nécessaires, pour assurer une gestion plus durable des stocks de pêche et développer des sources de revenus alternatives pour ceux qui en vivent.

Les conditions d’une grave crise systémique sont réunies, dont aucune région du monde, ni aucun secteur d’activité ne seraient épargnés dans le contexte d’interdépendance de nos économies. Les efforts massifs de reconstruction consentis en réponse à la crise du Covid-19 peuvent d’ailleurs être l’occasion de faire de l’adaptation à ces aléas un principe d’action. Entreprises, pouvoirs publics, ONG, société civile, il nous appartient, ensemble, de prendre nos responsabilités et de nous mobiliser. 


1. Voir l’étude : Anticiper la crise d’après, agir face au risque climatique, McKinsey & Company, 2020

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