Print this page

Coronavirus : pourquoi il faut remettre des usines en France

Par Michel Rousseau, Président de la Fondation Concorde*

Depuis l’apparition du coronavirus en Chine, la réindustrialisation française apparaît comme une stratégie prioritaire, écrit Michel Rousseau. Notre dépendance irréfléchie de biens manufacturés fabriqués à l’étranger est non seulement absurde, mais aussi dangereuse.

Notre industrie se réduit dans l’indifférence depuis plusieurs décennies, ce qui s’est traduit par la disparition de la moitié de nos usines et un appauvrissement rapide de nos territoires. Les élus de bourgs et des petites communes de France en ont ressenti les conséquences économiques et sociales désastreuses. Les mouvements sociaux de ces derniers mois sont, au moins en partie, liés à cette dégradation.

Il existe sans doute plusieurs raisons à cet effondrement de notre système de production, mais la principale à nos yeux reste le différentiel du total des taxes et charges sur nos productions, supérieures d’environ 10,5 % à celles de nos principaux concurrents et cela depuis près de 40 ans. Quatre décennies à traîner ainsi un handicap de compétitivité laisse des traces. Nos échecs mesurés par le « déficit commercial » d’environ 260 milliards annuels actuellement ont été régulièrement imputés par des patrons-managers de très grandes entreprises à des « erreurs de gammes » de leurs collègues, ce qui était non seulement peu aimable pour les dirigeants français mais à notre avis entièrement faux ; Ce jugement feignait d’ignorer notre déficit de compétitivité. Cette interprétation de « l’erreur de gamme » s’est malheureusement diffusée dans le langage de journalistes économiques peu curieux. Ce mauvais et désespérant diagnostic a retardé la prise de conscience de nos dirigeants et pourtant les conséquences sont spectaculaires : désertification des territoires, perte de confiance des populations, chômage et déficit commercial. Les charges, qui pénalisent notre économie sont estimées pour les seules industries supérieures à 70 milliards d’euros, par diverses sources, sommes importantes, ce qui ne laisse pas entrevoir leur suppression rapide.

Réindustrialiser la France

Nos responsables n’ont aujourd’hui plus le choix : ils doivent soutenir d’urgence les industries et manufactures françaises. Seules, elles fixent les populations et irriguent les autres activités dans la proportion de 75 %, elles contribuent à notre commerce extérieur, elles maintiennent dans notre pays un niveau élevé de recherche et enfin, ces manufactures affichent en termes de productivité une performance trois fois supérieure à celles des autres secteurs ! C’est le facteur moteur de la croissance.

Ces éléments connus des ingénieurs et des économistes n’ont jamais été suffisants pour convaincre de la nécessité de renforcer notre système de production. Il fallait désormais rentrer dans l’ère « post-industrielle ». « L’industrie était trop ingrate, trop difficile, il serait judicieux de la laisser aux pays en voie de développement », discours tenu par des patrons influents du secteur des services voici 20 ans !

Pourtant nos dirigeants avaient sous les yeux les formidables succès, dès les années 70, de l’industrie japonaise, puis successivement ceux de la Corée, et enfin l’avalanche des productions chinoises. C’est bien grâce à leurs puissances industrielles, à l’exportation de leurs biens manufacturés qu’ils se sont rapidement rapprochés de notre niveau de vie en obtenant des taux de croissance proches de 10 %.

Malgré ces démonstrations pourtant claires, nos dirigeants ont renoncé à relever le défi ; tout au contraire ils ont laissé filer quelques-uns de nos plus beaux fleurons : Pechiney, Usinor, la CGE puis Alcatel, Alstom, Technip, ... Et, bien sûr, une multitude de sous-traitants ! Malheureusement, notre désindustrialisation qui résulte de cette croyance en la société post-industrielle a entraîné une cause mécanique : la surtaxation de nos manufactures. Résultat par exemple de cette disparition des savoir-faire, nous manquons aujourd’hui de masques et de certains médicaments ! Le réveil est douloureux.

Cette croyance de l’entrée de notre pays dans une société post-industrielle qui plaît tant à nos magazines s’est diffusée dans notre pays à la suite d’un rapport d’un gourou américain Herman Kahn du Hudson Institute qui a prédit que la France rattraperait l’Allemagne grâce à son secteur des services. C’était au début des années 70.

Aujourd’hui, produire en France apparaît enfin, depuis l’apparition du coronavirus en Chine, comme une stratégie nationale prioritaire. Notre dépendance de biens manufacturés fabriqués à l’étranger, en particulier dans le secteur des médicaments, est non seulement absurde, mais aussi dangereuse pour les Français. Par ailleurs, le rapatriement des usines sur le territoire national permettrait d’éviter les émissions de CO2 entraînées par le transport de marchandises depuis la Chine et d’autres pays éloignés, de bénéficier d’une électricité décarbonée à 90 % grâce au parc nucléaire français et de réduire notre empreinte carbone, ce qui devrait finir de convaincre nos compatriotes.

Nous avons des atouts évidents, aussi la réaction de quelques économistes et souvent de personnalités politiques prétextant que pour « l’industrie, c’est trop tard » est tout simplement irrecevable car c’est accepter de jouer désormais en « deuxième division » dans le concert mondial des échanges. Les conséquences sont multiples et toutes défavorables, parmi les plus importantes : la perte de souveraineté, c’est-à-dire d’influence dans les affaires mondiales mais aussi des pertes d’emploi et de pouvoir d’achat pour les Français.

Plusieurs mesures peuvent être prises en urgence pour aider les industries : la mise en place d’un crédit d’impôt pour les investissements industriels, la suppression de la contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S) et en complément, pour faire bonne mesure dans nos territoires, un soutien aux commerçants et artisans des centres-villes en supprimant la cotisation foncière des entreprises (CFE). Le total étant chiffré à 8.2 milliards pour un crédit d’impôt au taux de 50 %, 6.5 milliards pour la CFE et 3.8 milliards pour la suppression de la C3S.

S’il y a un seul effort à faire sur la dépense publique, dès maintenant acceptable pour le budget, c’est celui-là qui changerait radicalement l’état d’esprit dans notre pays. Ce n’est pas un cadeau aux entreprises, c’est un soutien au pouvoir d’achat des Français et à l’emploi ! Il est vital pour notre croissance que les industriels dégagent de meilleures marges afin de renforcer leurs ambitions et de prendre les risques indispensables à la croissance. Ils savent déjà le faire dans les pays où les charges sont les plus faibles ! L’annonce de ces mesures viendrait concrétiser les récents progrès en attractivité de notre pays et se répandrait avec rapidité à travers le réseau mondial des industriels toujours à l’affût des sites compétitifs, sans oublier le bon effet attendu sur les nouvelles opportunités d’essaimage et à l’évidence sur les relocalisations.

Le poids de la politique et de la vie médiatique éloignent parfois l’attention de l’opinion de vraies bonnes décisions ; alors que notre taux de chômage se tient encore à un niveau très supérieur à celui de nos voisins, ce serait une bonne stratégie de consacrer nos forces à la réussite de la vraie seule solution : le renforcement de notre système de production et le rapatriement des productions essentielles. Comme on le voit, jamais le moment n’a été aussi favorable.

Supprimer des impôts de production

C’est le grand débat actuel, nous sommes convaincus qu’il faut frapper fort pour sortir notre pays de son conformisme en termes de capacité de création de richesse.

Il est difficile de comprendre ce qui retient nos dirigeants depuis plusieurs décennies de choisir cette stratégie de développement et de mettre un terme définitif à ces tristes scènes de pneus qui brûlent devant des usines que l’on s’apprête à fermer. Les quelques mesures favorables au secteur de la production prises depuis quelques années ont tout de suite entraîné des résultats mesurables. Les récents progrès en attractivité de notre pays se verraient démultipliés tant la bonne nouvelle se répandrait avec rapidité. 

* Michel Rousseau, ancien professeur à l’université Paris-Dauphine, est président du think tank Fondation Concorde.