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La durée de vie des produits : une responsabilité partagée des industriels et des consommateurs

Entretien avec Thierry Libaert, Conseiller européen

Thierry Libaert, Conseiller européen, porte le sujet de l’obsolescence programmée depuis plusieurs années. Dès 2013, son avis (1) a été voté à l’unanimité par le CESE. Auteur d’un rapport sur la consommation durable remis au ministre de la transition écologique et solidaire en janvier dernier, ses préconisations ont inspiré le projet de loi anti-gaspillage pour une économie circulaire. Entre le vote du projet de loi au Sénat et son passage à l’Assemblée nationale nous l’avons interrogé.

On a beaucoup vilipendé le complot des industriels de l’obsolescence programmée. Pouvez-vous nous en parler ?

C’est d’abord cela que j’ai pu mettre au jour à travers mes différents rapports. L’obsolescence n’est pas un vaste complot des industriels pour saboter leurs produits afin que les consommateurs les remplacent au bout de quelques années. Cela a pu exister mais de façon minime. Les responsabilités sont partagées et celle du consommateur est à reconsidérer. Par exemple lorsqu’il veut acheter des produits low cost. Je me suis rendu compte qu’il était nécessaire de mieux informer le consommateur et surtout de mieux l’inciter à la durabilité. Car nombreux sont ceux qui jettent un produit, par exemple électroménager, dès l’apparition d’une perte d’efficacité au lieu de l’entretenir. Par exemple un aspirateur, il est tentant de le remplacer par un neuf, au lieu d’effectuer des gestes très simples comme le déboucher.

Quelles sont vos préconisations ?

J’ai découvert qu’une réelle marge de manœuvre demeurait au niveau national avant de s’en remettre au niveau européen contrairement à ce que j’avais l’habitude d’entendre. Car sur la quasi-totalité des facteurs qui peuvent pousser à ce que les produits soient plus durables il existe des prérogatives nationales. Fort de ce constat mes préconisations sont d’abord de favoriser une meilleure application des textes existants. Nous possédons déjà énormément de règles sur la durée de vie des produits mais qui sont relativement peu appliquées. Par exemple dans certains magasins une garantie est vendue sur trois ans pour certains produits alors qu’en réalité il ne s’agit que d’un an de plus par rapport à la garantie minimale légale de deux ans. Un autre exemple, en France les distributeurs doivent indiquer s’ils ont des pièces de réparation à disposition ou non. Or dans les faits au moins la moitié des distributeurs n’affiche pas cette information. Il faut aussi mieux sensibiliser le consommateur car sur le sujet de la durabilité très peu d’informations sont disponibles. Pour ce faire je proposais que nous travaillions sur un indice de durabilité des produits après celui relatif à la réparabilité. Une autre préconisation qui me paraît parmi les plus importantes est celle de la modulation de la garantie légale de conformité. Pour inciter l’industriel à ce que son produit dure plus longtemps, il faudrait faire en sorte que la garantie ne soit pas seulement de deux ans mais puisse être rallongée. Pour que cela ne soit pas rigide cela pourrait être modulable en fonction de ce que l’on attend d’un produit. Par exemple 4 ou 5 ans ans pour un réfrigérateur mais deux ans pour un smartphone.

Dans le projet de loi, êtes-vous satisfait du texte puis des discussions au Sénat ?

Le texte est encore en cours de discussion mais l’indice de réparabilité devrait normalement faire partie des mesures acceptées. La bonne surprise est que le Sénat a rehaussé le niveau d’ambition en proposant d’aller beaucoup plus vite sur la création d’un indice de durabilité et non pas seulement de réparabilité. C’est une bonne nouvelle car nous savons par le bureau européen des consommateurs que le consommateur préfère les produits durables aux produits réparables. C’est une mesure à laquelle je tiens beaucoup. Au CESE, nous avons réalisé une grande étude sur l’Espagne, la France, la République Tchèque et le Bénélux sur 3000 consommateurs en temps réel. Alors que beaucoup nous disaient qu’il y avait déjà trop d’informations sur les produits, nous nous sommes aperçus que ces consommateurs voyaient l’information. D’un point de vue commercial l’entreprise a donc tout intérêt à construire un produit plus durable. Sans se faire trop d’illusion nous pouvons nous dire tout de même que cela crée un cercle vertueux. Intérêt des entreprises, création d’emploi sur la réparation, contentement du consommateur, réduction des déchets. Il faut rappeler que 16 % des PME de réparation en Europe ont fermé entre 2006 et 2012 parce que les gens ne font plus réparer leurs produits. Il est important de rappeler aussi que l’obsolescence programmée n’est pas qu’un problème environnemental, c’est aussi un problème d’inégalité sociale. Les catégories les plus défavorisées, achètent le plus souvent les produits les moins chers, d’entrée de gamme. Ce sont aussi souvent ceux qui tombent en panne les plus fréquemment. Devoir renouveler ses achats en permanence place très vite dans des spirales de surendettement. Lorsque nous affichons la durée de vie d’un produit, le consommateur, et notre étude l’a bien montrée, peut faire un petit effort pour acheter un produit un peu plus cher mais beaucoup plus durable.

Ces mesures ne risquent-elles pas d’être trop contraignantes pour les entreprises ?

Toutes les entreprises que j’ai rencontrées m’ont dit que ce n’était pas un inconvénient car il est très important pour elles de regagner la confiance de consommateurs suspicieux. Beaucoup d’entreprises ont estimé qu’elles ne gagneraient pas forcément plus d’argent mais qu’elles gagneraient en fidélisation et donc en réputation. Nous avons par exemple un groupe d’électroménager précurseur qui a lancé une garantie pour 95 % de ses produits avec une réparabilité à 10 ans. Sur la durabilité des produits, les entreprises européennes ont une belle carte à jouer.

Vous venez d’être chargé d’une nouvelle mission sur la publicité par le gouvernement afin de proposer des recommandations au premier trimestre 2020. Il faut donc supprimer la publicité pour stopper la surconsommation et le gaspillage ?

Non il ne s’agit évidemment pas de supprimer la publicité garant de la croissance économique. Il s’agit de voir si l’on peut trouver des solutions afin que la publicité n’alimente pas l’obsolescence « psychologique » ou « culturelle » et n’incite pas à un gaspillage outrancier. Aujourd’hui nous savons que l’acquisition d’un produit est un marqueur social et que la plupart des produits dont les consommateurs se séparent sont en bon état. Le taux atteint 88 % par exemple pour les smartphones. Ce qui fait dire aux fabricants que j’ai auditionnés : à quoi bon fabriquer des produits qui tiennent au-delà de 2 ans puisque les utilisateurs changent généralement de smartphone tous les 2 ans ? Cela questionne le modèle de la publicité qui incite au renouvellement constant des produits. Par l’imaginaire du bonheur par la consommation qu’elle véhicule, elle est soupçonnée de freiner la transition écologique. Il s’agira donc pour nous de formuler des recommandations d’évolution de la publicité afin de l’inscrire dans la logique de la transition écologique. Mais pour l’instant je n’ai pas les réponses car la mission vient de débuter.

Au niveau national nous avons donc du travail sur le sujet, et au niveau européen ?

La France a été le premier pays et toujours le seul à avoir légiféré sur l’obsolescence programmée.

Au niveau européen, en 2013 lorsque mon avis a été voté à l’unanimité une brèche a été ouverte. Pouvoir faire travailler ensemble ONG gouvernementales de défense de l’environnement et associations de consommateurs qui d’habitude sont plutôt cloisonnées a été une très bonne nouvelle. Et le Parlement européen s’est emparé de ce sujet avec une résolution votée à la quasi-unanimité en juillet 2017.

Au niveau de la Commission il y a aussi beaucoup de démarches entamées dans plusieurs délégations, la DG Recherche et Innovation avec son programme H2020 sur la robustesse des produits, la DG marché intérieur, la DG environnement, la DG de la Justice et des consommateurs. L’idée est donc maintenant de créer une dynamique commune car la dispersion et le cloisonnement ne favorisent pas l’efficacité.

L’enjeu est pour moi très important. Je pense que tous les Européens ont un jour ou l’autre été confrontés à un problème d’obsolescence programmée, et où il leur était déclaré que leur produit n’était pas réparable, ou que cela risquait de prendre du temps, ou que cela serait très cher. Si demain, l’Union Européenne arrive à se saisir pleinement du sujet, elle pourra convaincre les citoyens européens qu’elle est vraiment à l’écoute de leurs préoccupations quotidiennes et qu’elle agit très concrètement pour leur qualité de vie. 

1. Avis « CCMI/112 – Pour une consommation plus durable : la durée de vie des produits de l’industrie et l’information du consommateur au service d’une confiance retrouvée »

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