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La France qui s’en va et la France qui vient

Dans un livre passionnant, le directeur du département Opinion à l’IFOP rend compte de ce « grand basculement » que la France a connu ces quarante dernières années. En s’intéressant au choix des prénoms, à la sécession des élites, à notre consommation d’alcool et de drogue, à l’école, Jérôme Fourquet démontre surtout chiffres à l’appui combien notre pays est fragmenté.

“L’archipel français” est un livre de 384 pages pour un poids de 838 grammes. A le soupeser, le livre paraît lourd. Mais ce poids tout relatif est surtout celui de l’analyse. S’appuyant sur les données chiffrées, sans parti pris, Jérôme Fourquet analyste politique, directeur du département Opinion à l’Ifop dresse le portrait d’une France que l’on connaît mal, d’une France d’aujourd’hui, d’une France métamorphosée. L’auteur constate surtout que ce corps social qui fait la France n’est plus qu’« un archipel d’îles s’ignorant les unes les autres ». L’auteur fait le terrible constat d’une société de plus en plus « fragmentée ». Triste paradoxe à l’heure d’un « vivre ensemble » ressassé et au fond si loin de la réalité. « De multiples lignes de faille - éducative, géographique, sociale, générationnelle, idéologique et ethnoculturelle – s’entrecroisent, engendrant autant d’îles et d’îlots plus ou moins étendus » déplore Jérôme Fourquet, un phénomène d’« archipelisation » croissante du corps social. Doit-on s’en étonner ? A la lecture de son livre, sans doute plus. Mais ceci peut expliquer cela et la crise des Gilets Jaunes se comprendre en partie.

Pour Jérôme Fourquet, les causes de ce « grand basculement », d’une « nation une et indivisible structurée par un référentiel culturel commun » à une société fragmentée est la conséquence de la disparition du socle de la France d’autrefois, de « sa matrice catho-républicaine » qui s’est « complètement disloquée ». « L’influence du catholicisme a été déterminante dans la constitution de notre pays » confesse l’auteur. Longtemps notre société s’est stucturée autour du clivage catholicisme/anticléricalisme, à l’origine de la dualité politique droite/gauche. La perte progressive de ce point d’ancrage avec une chute de la pratique religieuse a bouleversé notre paysage culturel et politique. Et l’éparpillement politique que l’on connaît aujourd’hui trouve ici en partie sa source. Cet effacement de « l’empreinte séculaire chrétienne touche tous les compartiments de la vie sociale et des pratiques humaines » poursuit Jérôme Fourquet, « les références à la foi et à la culture catholique se sont évanouies dans les familles » comme tend à le démontrer la disparition du prénom Marie. L’IVG ou l’homosexualité sont aussi les fruits d’un affranchissement vis-à-vis de la doctrine catholique traditionnelle. La montée en puissance des phénomènes tels que le tatouage, le véganisme, la crémation ne doivent pas non plus être analysés comme de simples phénomènes de mode, insiste-t-il mais bien comme « les symptômes d’un basculement civilisationnel et anthropologique majeur ». « Au travers de ces nouvelles pratiques, des pans entiers du référentiel judéo-chrétien, qu’il s’agisse du rapport au corps ou de la hiérarchie entre l’homme et l’animal paraissent battus en brèche et obsolètes. Si les générations les plus anciennes demeurent encore fidèles à cette matrice séculaire, les plus jeunes adhèrent majoritairement à cette nouvelle vision post-chrétienne du monde » énonce-t-il. Or, au regard de l’évolution démographique, cette matrice judéo-chrétienne est selon lui condamnée à disparaître d’ici à une génération finit-il par asséner.

Quelques éléments de ce « grand basculement ».

La dislocation de la matrice catholique*

Selon Jérôme Fourquet, la messe est dite : la France « fille aînée de l’Eglise » a vécu. Elle est devenue aujourd’hui majoritairement un pays déchristianisé – « ou redevenue une terre « achrétienne » ».

« La fréquentation de la messe demeure un bon critère pour évaluer (…) l’influence de la religion catholique sur un territoire » explique le sondeur qui livre quelques chiffres accablants pour démontrer la chute de la pratique religieuse en France. Si en 1961, 35 % des Français disaient aller à la messe, ils ne sont plus que 6 % en 2012. En 1961, 8 % indiquaient ne pas être baptisés, ils sont en 2012, 20 %.

Conséquence de cette désaffection, la « banalisation du jour du Seigneur » avec comme corolaire une extension du temps dévolu aux achats. « Si le débat sur le travail le dimanche anime encore les politiques, la question a été clairement tranchée dans la population » constate Jérôme Fourquet. En octobre 2013, 69 % des personnes interrogées étaient favorables à l’ouverture des magasins le dimanche dont un fort contingent (36 %) de « tout à fait favorables ». 82 % en Île-de-France y étaient particulièrement favorables. Que dire des prêtres catholiques si ce n’est qu’ils sont « une espèce en voie d’extinction » : de 25 203 prêtres diocésains comptabilisés en 1990, on n’en compte plus que 11 908 en 2015.

Marqueur tout particulier, la quasi disparition du prénom Marie. En 1900, elles représentaient 20,5 % des prénoms donnés aux nouveaux-nées filles, elles ne représentent plus que 0,3 % en 2015. « On peut formuler l’hypothèse que l’attrait pour le prénom Marie est le symptôme d’une prise de distance progressive avec le catholicisme » conclut peut-être un peu hâtivement Jérôme Fourquet.

La reconfiguration des structures familiales

Le mariage n’a plus la place centrale qu’il a longtemps occupé. En l’espace d’à peine quarante ans, le mariage a perdu de sa superbe tandis que le nombre de mariage n’a cessé d’augmenter. Sur 1000 mariages célébrés en 1965, 7,7 se soldaient par un divorce cinq ans après. En 2009, on est à 24,6 divorces pour 1000 mariages.

Les naissances hors-mariages sont aussi devenues la norme avec six naissances sur 10 en 2017.

Incinération, tatouage, sexualité : un nouveau rapport au corps

Dans la droite ligne de la déchristianisation du pays – l’Eglise a longtemps condamné cette pratique mais plus aujourd’hui -, la crémation est devenue « tendance ». En 1979, 53 % des Français déclaraient vouloir être enterrés, ils ne sont plus que 27 % en 2012. Alors qu’en 1979, 20 % voulaient être incinérés, ils sont 49 % en 2012.

Dans l’évolution du rapport au corps, le tatouage en est l’une des illustrations. Quasi inexistante dans les années 1980-1990, la pratique s’est propagée dans les années 2000 au point d’être aujourd’hui une pratique « banalisée » : 25 % des 25/35 ans sont tatouées, 24 % des 18-24 ans, 19 % des 35-49 %, 7 % des 50-64 ans et 1 % des 65 ans et +

Les pratiques sexuelles « non-conventionnelles » ont aussi largement augmenté, influencées par une consommation de plus en plus répandue de la pornographie facilitée par Internet.

L’école plaque sensible et catalyseur de la fragmentation

Pour Jérôme Fourquet, l’école de la République, en dépit de sa vocation égalitaire, « est concernée de plein fouet par la persistance, voire le renforcement d’une fracture sociale qu’elle ne parvient pas à résorber ». Dans certains territoires, elle est même « le théâtre d’une ségrégation ethnoculturelle de plus en plus poussée, battant en brèche le discours officiel sur le « vivre-ensemble » ».

Pour 65 % des Français le système scolaire n’assure pas aujourd’hui à chaque enfant la même chance de réussir sa scolarité. Une défiance qui pousse les parents à choisir d’autres voies : tentatives de contournement de la carte scolaire, cours de soutien, école privée, inscription dans des établissements prestigieux… Cette dernière peut avoir en région parisienne notamment mais de plus en plus aussi en région un effet sur le prix de l’immobilier dans l’environnement proche d’un établissement côté, +5 % sur les prix du logement dans certains quartiers estiment certains experts immobiliers. C’est ce que l’on appelle « l’effet cartable ».

Autre tendance et marque de cette désaffection pour l’école de la République et finalement de la fragmentation en cours, le développement des établissements scolaires hors contrat. On en recense aujourd’hui 1300 scolarisant près de 60 000 élèves. Si cela ne représente que 0,5 % des enfants scolarisés en France, la tendance est sans conteste en forte hausse : le nombre d’écoles hors contrat a progressé de 26 %entre 2011 et 2014. Près de 100 établissements sont créés chaque année. A noter également et loin de l’effet grossissant médiatique que seules 300 de ces écoles sur les 1300 sont confessionnelles : 160 catholiques, 50 juives, 40 musulmanes et 30 protestantes.

Le choix des prénoms…

L’influence anglo-saxonne est relativement présente dans le choix des prénoms en France. Elle est encore pour l’auteur une résultante de « la dislocation de la matrice culturelle commune au profit d’une diversification sans précédent des références et des influences ». C’est en tout cas ce qui ressort de l’examen approfondi de l’étude des prénoms à partir des fichiers de l’Insee. Dans les années 60, le prénom Kevin n’est donné qu’à 2 % des enfants. Le calme avant l’emballement. En 1993, la moyenne nationale s’établit à 12,3 %. Sept années durant, de 1989 à 1996, le prénom Kevin connaîtra un engouement sans pareil avec un pic en 1991 et ses 14 087 naissances de petits Kevin – 1991 c’est aussi l’année de la sortie au cinéma de « Danse avec les loups » avec dans le rôle principal un certain Kevin Costner…

Inexistante en métropole jusqu’au milieu du XXème siècle la population issue de l’immigration arabo-musulmane n’a cessé de progresser. C’est en se basant une nouvelle fois sur l’étude des prénoms - et en l’espèce sur les nouveau-nés portant un prénom arabo-musulman comme Mohammed - que l’auteur après de nombreuses précautions d’usage en est arrivé à ce constat. Ainsi en 1968, la moyenne nationale est de 2,5 % pour atteindre 18,5 % des naissances en 2016, « soit près d’une naissance sur cinq ». Ce qui étonne toutefois Jérôme Fourquet qui rappelle combien le fait de porter un prénom arabo-musulman peut être discriminatoire pour la recherche d’un emploi ou d’un logement. Il estime donc que ce choix réfléchi va au-delà de l’attachement à sa culture, à sa famille, à sa religion, elle peut être le signe d’une « réaction identitaire face à une stigmatisation fréquente et des situations de discriminations réelles ».

Et l’auteur de conclure : « Dans cette France qui vient, la part de la population issue des mondes arabo-musulmans représentera mécaniquement, du fait du renouvellement des générations, un habitant sur cinq, voire sur quatre, si la tendance observée depuis le début des années 2000 se poursuit »


L’Archipel français – Naissance d’une nation multiple et divisée – Jérôme Fourquet – Seuil – 384 pages.


Le livre contient de nombreuses cartes, tableaux et graphiques originaux réalisés par Sylvain Manternach, géographe et cartographe.


* les titres des paragraphes sont tirés du livre.

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