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La France des élites sous l’oeil de Robert Pistre

“Les X-Mines sont les grands prêtres de la rationalité, les héritiers du Saint-Simonisme. Des patriotes aussi. Enfin, un peu plus avant…” Discours « tout part à vau-l’eau » de l’ancien ? « Simple constat », soupire Robert Pistre. « Aujourd’hui, on dirait que la lumière est ailleurs. » Car si les diplômés de Polytechnique sont toujours partis, ils sont aussi toujours revenus. Plus maintenant. Les banques londoniennes et la Silicon Valley fourmillent de nos ingénieurs qui peinent à rentrer au pays. « En plus, avec les moyens d’aujourd’hui, les gens se rendent bien compte que trop de membres des élites désertent le territoire. Comment voulez- vous leur expliquer que le pays peut s’en sortir ? »

 

Avec son accent à couper au couteau, cet originaire du Tarn râle aussi contre la perte de ces fleurons de l’industrie vendus à l’encan pendant que les dirigeants tirent leur épingle du jeu. « Depuis Pierre Guillaumat (son prédécesseur, NDLR), la relation à l’argent a bien changé pour les dirigeants. Ils en veulent toujours plus. On n’est jamais assez riche aujourd’hui. » Lui se souvient des paroles de sa grand-mère lorsqu’il intègre la prestigieuse école : « mon petit, tu vas être malheureux car tu vas être riche. »

Un jour à marquer d’une pierre blanche pour ce fils unique d’agriculteurs du Tarn. « Pas des gentlemen-farmers, hein, des salariés agricoles. » Aujourd’hui, ce sont les fils d’enseignants que l’on retrouve le plus souvent aux Mines, environ 10 des 15 qui sortent le mieux classé de Polytechnique (sans compter le concours externe). Quel a été son secret pour un fils issu des milieux populaires ? « L’internat ! claironne-t-il. C’est une nécessité pour réussir ses études lorsque sa famille n’est pas porteuse. » À ce titre, la création des internats d’excellence lui a paru comme une bonne idée.

« De toute façon, le niveau a baissé partout, c’est effarant : dans les écoles, à l’X, en politique, à l’ENA » L’ENA, la grande rivale strasbourgeoise, qu’il surnomme l’école de surf : « je ne suis pas contre l’idée de savoir faire du surf, glisse-t-il malicieusement. C’est bien quand on a un bon socle de base en formation. Je pense aux Normaliens comme Fabius et Juppé, mais quand on ne fait que ça… »

Retour à Polytechnique. Il en sortira dans les premiers. Directeur adjoint et chef du service au conseil général des Mines, il se prend de passion pour « les petits jeunes » qui rejoignent chaque année la promo’. « J’ai toujours aimé ça, les conseiller, les guider, les voir évoluer. » Robert Pistre se livre à un petit exercice de profiling : « vous avez trois types : le matheux qui est là par goût pur de la recherche, le bon élève qui a obéi à ses parents, c’est le profil le plus représenté, et puis l’ambitieux, qui a compris qu’en étant bon en math’, il pouvait aller loin. »

Robert Pistre travaillera ensuite pour Saint- Gobain, auprès de Jean-Louis Beffa, un X-Mines bien sûr, diplômé quelques années après lui. L’ancien n’est pas peu fier de ses protégés : « Patrick Kron, il était déjà Kron quand il est arrivé : il savait tout sur tout. » ; « Jacques Aschenbroich: ce qu’il a fait avec Valeo est fantastique. Bientôt, ce ne sera plus lui le sous-traitant des constructeurs automobiles mais l’inverse » ; « Patrick Pouyanné : il est très bon. » ; « Anne Lauvergeon ! C’est une proche. Elle est clivante, oui, mais elle a beaucoup de courage, une denrée très rare par les temps qui courent. »

En même temps que les Mines et Saint- Gobain, l’ingénieur a connu une troisième vie. En 1974, il tisse un lien fort avec son pays natal en devenant conseiller municipal de Nages, président d’intercommunalité, puis maire à la suite de son père, conseiller général du Tarn et suppléant de sénateur. En course pour les sénatoriales en 2004, il peste contre la réserve parlementaire qui instaure un système clientéliste et rabaisse le niveau politique : « chaque fois que j’allais voir un maire pour lui exposer mon programme, il me disait toujours :" bon maintenant arrête tes conneries, le socialiste m’a promis ‘tant’, combien tu me fileras ? " »

Arrivé à ce terme, il met fin à l’expérience politique. « D’élection en élection, j’ai vu le niveau des entrants en politiques baisser inexorablement. » On lui reproche gentiment son manque d’optimisme. Robert Pistre hausse les épaules et lève les yeux au ciel. « Il faut être conscient du retour du tragique, ce qui implique la fin de l’insouciance postsoixante- huitarde », conclut-il.

 

 

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