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Quel est l’effet des flux migratoires sur les finances publiques des pays européens ?

Par Hippolyte d’Albis, Ecole d’économie de Paris, CNRS, Ekrame Boubtane, CERDI – CNRS, Université Clermont Auvergne, et Dramane Coulibaly, EconomiX – CNRS, Université Paris Nanterre

Les questions migratoires conduisent le plus souvent à des points de vue divergents et à des divisions. Mais, concernant leur impact sur les finances publiques, le consensus semble l’emporter. Certains répètent inlassablement que les personnes immigrées appauvrissent les pays d’accueil et, en particulier, coûtent chers aux systèmes de protection sociale. D’autres répondent en plaçant le débat à un autre niveau, où l’on parle d’humanité et de vivre ensemble, qui dédaigne ces vils calculs comptables mais qui, de fait, les valide. La « crise » migratoire de 2015 et son flot ininterrompu d’images dramatiques, laissant penser que l’Europe allait être submergée, ont naturellement conduit certains à croire qu’accueillir des demandeurs d’asile conduirait à une catastrophe économique.

Il est évident que la prise en charge proposée aux demandeurs d’asile représente une dépense dans le budget des administrations publiques. Toutefois, l’analyse économique permet d’aller plus loin et considère les interactions au cours du temps entre les flux migratoires et la situation macroéconomique des pays d’accueil.

Dans un article publié dans Science Advances (1) en juin 2018, nous avons mobilisé une méthode statistique souvent utilisée en macro-économie, notamment pour l’évaluation des politiques budgétaires et monétaires et qui sert en particulier à quantifier le fameux « multiplicateur keynésien » des dépenses publiques. Nous l’avons adaptée pour évaluer les effets économiques des flux migratoires, en distinguant le flux de demandeurs d’asile et le flux de migrants permanents tel qu’apprécié par le solde migratoire. Cette méthode nous a permis d’examiner les relations de causalité entre les flux migratoires et les variables macroéconomiques et budgétaires de quinze pays d’Europe de l’Ouest de1985 à 2015. Au cours de cette période, ces pays ont enregistré près de 10,5 millions de demandes d’asile du fait des guerres dans les Balkans, en Afrique et au Proche-Orient.

Nos résultats suggèrent qu’au cours des 30 années étudiées, les flux de demandeurs d’asile n’ont dégradé ni la situation économique (telle que mesurée par le PIB par tête et le taux de chômage) ni le solde budgétaire des pays européens. Après quelques années, nos résultats indiquent même des effets positifs sur les économies européennes. Ceci peut s’expliquer par le fait qu’une partie des demandeurs d’asile s’établira plus durablement dans le pays d’accueil et contribuera à son économie. Nous montrons en effet que les migrants permanents améliorent significativement la situation économique et le solde des finances publiques des pays européens. Ceci peut s’expliquer par la complémentarité que les personnes immigrées offrent sur le marché du travail et par l’avantage démographique qu’elles représentent dans des populations vieillissantes.

Nous sommes convaincus qu’il ne faut pas faire jouer à la migration le rôle qui n’est pas le sien. Les personnes immigrées, et a fortiori les demandeurs d’asile, ne sont pas là pour « relancer » les économies européennes. Et c’est pour cela que nous présentons nos résultats statistiques en insistant sur le fait que la migration ne représente pas une charge économique sans forcément mettre en avant ce que ces personnes pourraient « rapporter ».

La migration internationale soulève de multiples enjeux sociaux, culturels et géographiques au sein des pays d’accueil mais également d’épineux problèmes diplomatiques entre eux. Les choix politiques qui guident l’action publique sont suffisamment difficiles en la matière. Il ne nous semble pas donc utile de les compliquer davantage en s’encombrant d’une fausse croyance qui nous répète que les migrants sont un fardeau pour nos économies. 


1. htt://advances.sciencemag.org/content/4/6/eaaq0883.full

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