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Groenland : L’indépendance en question

Fin avril, le Groenland a voté pour renouveler son Parlement. Les sociaux-démocrates ont remporté le scrutin. L’indépendance était au coeur des débats de ces élections même si elle n’est pas encore pour demain.

L’indépendance du Groenland, ils sont nombreux sur place à en rêver. Mais passer du rêve à la réalité est loin d’être aussi simple et évident. Si cette année, le sujet, et contrairement au scrutin de 2014, a dominé les débats politiques, le choix de rompre avec le Danemark n’apparaît encore comme seulement un objectif à plus ou moins long terme. Difficile, en effet pour cette île de 2,2 millions de km2 – la plus grande au monde – mais seulement peuplée de 56 000 habitants et déjà très largement autonome de risquer de se passer des subsides de Copenhague. Si la Constitution danoise prévoit explicitement le droit à l’autodétermination pour le Groenland, prendre le large signifierait pour l’île de devoir renoncer à l’enveloppe budgétaire annuelle de 3,8 milliards de couronnes (510 millions d’euros) versée par le gouvernement danois. Impensable. Surtout quand cette enveloppe représente à elle seule près de 60 % du budget du Groenland. Avec un PIB de 2,2 milliards de dollars en 2015, le Groenland indépendant deviendrait le pays le plus pauvre d’Europe avec San Marin. Etre ou ne pas être indépendant, tel est donc le dilemme qui agite la classe politique du Groenland. Parmi les sept partis politiques en course pour les 31 sièges du Parlement, six d’entre eux sont partisans de l’indépendance, à des degrés divers et à des horizons plus ou moins lointains. Et si, pour l’indépendance certains visent 2021, date du tricentenaire de l’occupation danoise, la majorité, prudente, ne fixe pour sa part aucun délai. « Elle viendra par étapes et lorsque nous aurons réalisé une autonomie économique viable » indique Kim Kielsen, dont le parti Siumut (social-démocrate) qui domine la vie politique locale depuis 1979 a remporté les élections de justesse avec 500 voix d’avance (27,2 % des suffrages) sur Inuit Ataqatigiit (25,5 % des votants), une formation gauche-verte pourtant donnée gagnante dans les sondages. Les deux partis sont suivis de près par les centristes de Demokraatit plus modérés sur la question de la souveraineté qui ont recueilli 19,6 % des voix. « Nous avons beaucoup de défis à relever, diversifier notre économie, dépendante à 92 % de la pêche, éduquer une grande partie de notre population, mais le cap est mis : nous sommes irrévocablement sur la voie de l’indépendance » assure un Kim Kielsen, confiant. Pourtant, le Premier ministre danois, Lars Loekke Rasmussen a d’ores et déjà prévenu : « je n’imagine pas que l’aide du Danemark se poursuivra si le Groenland décide d’être indépendant ». Mais cela ne suffira peut-être pas à dissuader les tenants de l’indépendance qui mettent en avant le regain économique du territoire : 6,9 % de croissance en 2016, hausse des prises de pêche (+3,9 % en 2017, +2,6 % attendus en 2018), baisse du chômage et des finances publiques quasiment à l’équilibre. Ils misent aussi sur de nouvelles mannes financières que pourraient apporter les ressources minérales encore inexploitées comme l’uranium, les terres rares, le fer et le zinc présents en nombre sur le territoire mais aussi le pétrole et le gaz qui pourraient être atteignables dans un proche avenir « grâce » au réchauffement climatique. La fonte des glaces devrait aussi permettre au Groenland de devenir une porte d’entrée stratégique en Océan Arctique avec une nouvelle voie de passage entre l’Atlantique et le Pacifique. Mais si la population semble acquise à l’indépendance, nombre d’experts peut-être plus pragmatiques en doutent. Dans un livre récent, le dirigeant danois Martin Breum mettait en garde les Inuits face aux enjeux géostratégiques qui pourraient les dépasser. « Il ne faut pas qu’ils s’attendent à prendre seuls leur destinée en mains ». « Il serait dans leur intérêt d’être grands avec le Danemark plutôt que petits face aux Etats-Unis, la Russie, la Chine ou d’autres » estime Martin Breum. Mais il est vrai que ce monsieur est Danois et non Inuit. Et même chez les tenants de l’indépendance, tout en gardant en ligne de mire l’accession à la souveraineté, on préfère d’abord mettre l’accent sur d’autres sujets. « Notre priorité est de nous attaquer aux problèmes de notre société comme l’éducation, le manque de logements, le vieillissement de notre population, les violences conjugales et les abus sexuels contre les enfants » pointe avec réalisme Sara Olsvig, présidente d’Inuit Ataqatigiit. 

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