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Peu importe le réel

Par Anne-Sophie Nogaret, Professeur de philosophie*

Outre une méconnaissance évidente de la réalité et quelques bizarreries, le rapport Bergé consacré aux relations parents-profs comporte tous les présupposés idéologiques mis en œuvre depuis 30 ans à l’Education nationale. Infantilisation, paternalisme et mépris.

Pour les rédactrices du rapport Bergé, le parent est un être peu rationnel, peu autonome, et très exigeant. Un grand affectif, en somme. Et en tant que tel, il se sent souvent frustré. Frustré par exemple de ne pouvoir entrer comme bon lui semble dans un établissement scolaire, au prétexte de plan Vigipirate. Une école ouverte à tous les vents en ces temps troublés, c’est vrai, quelle bonne idée. Il est aussi très susceptible. Pour cette raison, il convient de l’«inviter » et non de le convoquer lorsque son enfant pose problème. Le professeur dans ses appréciations peut se montrer «stigmatisant » : pour calmer en amont toute prétention enseignante à dire la réalité, on remettra donc au parent, si aisément vexé, le bulletin de son enfant en main propre. Le parent par ailleurs ne peut, structurellement, être défaillant. S’il néglige ou maltraite sa progéniture, c’est qu’on l’«empêche » de procéder autrement. Il ne saurait en effet être tenu pour responsable de ses actes. Le parent on l’a compris est un grand enfant. A ce titre, l’école devrait lui consacrer une salle dédiée, où se dérouleraient goûters et séances musicales, sous la houlette d’un animateur. L’école deviendrait ainsi le centre aéré du parent. Mais est-ce suffisant ? Non. Ce qui serait merveilleux c’est que le parent soit à l’école vraiment chez lui. Ce qui serait merveilleux, c’est qu’il puisse y dormir. Pourquoi pas ? Cela se pratique bien, en Polynésie. L’école deviendrait ainsi la colonie de vacances du parent.

Mais le trait le plus surprenant du parent reste son exotisme. S’il cuisine des plats venus d’ailleurs (ceux qu’on lui demande d’amener à l’école), c’est précisément qu’il vient d’ailleurs. Une vraie convivialité, donc, bigarrée et multiculturelle, qui exige néanmoins des intermédiaires : pour parler au parent, par définition exotique, il serait bon de faire appel à des jeunes issus de sa culture. Car l’exotisme du parent, si sympathique par ailleurs, empêche le contact direct. Même s’il parle français, même s’il est né en France, même si ses parents ou ses grands-parents sont nés en France, le parent par essence n’est pas vraiment comme Aurore Bergé.

Voilà ce qu’on appelle une métonymie : prendre la partie pour le tout. Tous les parents ne sont pas immigrés de fraîche date, même s’ils portent un nom étranger. Quant à ceux qui viennent d’arriver, ne voudraient-ils pas plutôt que l’école instruise leurs enfants ? Mme Bergé fait ainsi preuve d’un paternalisme tous azimuts : envers les parents, les immigrés et les descendants d’immigrés.

Quant au prof, il est, selon madame Bergé, issu des classes les plus favorisées. Mme Bergé ignore apparemment la sociologie du corps enseignant. Le prof, contrairement au parent, est donc un bourgeois. Et lorsqu’on le nomme en ZEP, il n’imagine pas du tout ce qui l’attend. Pas du tout. Il ne connaît rien à rien, muré qu’il est dans son 5ème arrondissement. Car le prof aime à rester sur ses hauteurs sociologiques : rendez-vous compte, il n’habite même pas où il enseigne ! Mme Bergé ne doit connaître ni le salaire d’un prof ni le système des mutations. Mais peu importe le réel : si le parent est une victime dominée, le prof ne peut être qu’être dominant. Ils partagent pourtant un caractère commun, celui d’appartenir à l’enfance. Le prof est un riche enfant gâté. Le parent un pauvre enfant mal aimé. Et l’Education nationale serait une grande maman qui veille à ce que, surtout, plus personne ne puisse être adulte. 


* Anne-Sophie Nogaret est l’auteur de : Du mammouth au Titanic – La déséducation nationale – Editions L’Artilleur

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