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L'échec des programmes de déradicalisation

Face à la montée en puissance ces dernières années de la menace terroriste, nourrie par une radicalisation djihadiste, la Commission des lois du Sénat a décidé en mars 2016 de créer une mission d'information chargée d'étudier les dispositifs mis en place par le Gouvernement en matière de désendoctrinement, de désembrigadement et de réinsertion des personnes « radicalisées » (ou « programmes de déradicalisation »). Dans leur rapport final, les rapporteures Esther Benbassa et Catherine Troendlé pointent du doigt « les couacs » autour de certains dispositifs tout en dénonçant le « business de la déradicalisation ».

Elles l'avaient pressenti dans un bilan d'étape en février dernier, les programmes de déradicalisation mis en place par le Gouvernement, souvent dans l'urgence, sont un « relatif échec » assènent Esther Benbassa (NI, Val-de-Marne) et Catherine Troendlé (LR, Haut-Rhin) dans leur rapport final. Elles en veulent pour preuves les dysfonctionnements du centre de déradicalisation de Pontourny mais aussi « le business » autour de la déradicalisation mené par un certain nombre d'associations « cupides ».

Spécificité française, les dispositifs de prise en charge de la radicalisation sont tous gérés par les services de l'Etat. Depuis 2014, le Gouvernement, souvent dans l'urgence et pour répondre aux attentes légitimes de nos concitoyens a mis en œuvre un certain nombre d'actions préventives ou tendant à la prise en charge des personnes radicalisées. On compte parmi celles-ci le plan de lutte contre la radicalisation violente et les filières terroristes présenté en avril 2014, qui a notamment débouché sur la mise en place du numéro vert de l'Unité de coordination de la lutte anti-terroriste (UCLAT), permettant de signaler aux autorités les cas de radicalisation ; le plan de lutte anti-terroriste présenté le 21 janvier 2015 ; le pacte de sécurité défini après les attentats du 13 novembre 2015 ; le plan d'action contre la radicalisation et le terrorisme présenté le 9 mai 2016 et un plan pour la sécurité pénitentiaire et l'action contre la radicalisation violente présenté le 25 octobre 2016.

Au final, après plusieurs mois d'enquête et d'auditions, les deux rapporteures jugent sévèrement la politique de prise en charge de la radicalisation mise en œuvre par le Gouvernement. Cible première des élues, le centre de déradicalisation ouvert à l'automne 2016 à Pontourny sur la commune de Beaumont-en-Véron. Une ouverture qui s'inscrivait dans le prolongement des déclarations de Manuel Valls de mai 2016 qui souhaitait voir créer d'ici fin 2017 dans chaque région « un centre de réinsertion et de citoyenneté » dédié à l'accueil des personnes radicalisées ou en voie de radicalisation. Or, il se trouve qu'après seulement quelques mois d'activité, le bilan de ce centre s'est révélé être « assez négatif ».

« Bricolage » et « couacs »

Tout n'a été que « bricolage ». A tel point qu'après un processus de sélection raté des volontaires susceptibles de rejoindre le programme et les choix opérés (localisation, public retenu, contenu du programme, …), il n'y avait plus aucun pensionnaire six mois après l'ouverture du centre. Finalement après plusieurs « couacs » révélés par la presse et le départ du dernier « volontaire », le Gouvernement a décidé que « le centre ne serait pas fermé mais a accepté le principe d'un moratoire » nous apprenait Catherine Troendlé dès le rapport d'étape de la mission en février dernier. Les sénatrices s'inquiètent également du coût de fonctionnement annuel du centre qui avoisine « les 2,5 millions d'euros pour 9 personnes prises en charge, et qui ne sont pas allées au bout du programme envisagé ». « Au total, le bilan de cette expérience nous conduit à nous interroger sur la pertinence de la création de telles structures » notent-elles. Le Gouvernement a d'ailleurs fini par suivre la préconisation de fermeture du centre prônée par les sénatrices. Parallèlement, le Ministère de l'Intérieur annonçait qu'il lançait une réflexion sur la création de « structures de petite taille » pour des personnes déjà sous contrôle judiciaire ou ayant un aménagement de peine.

L'illusion de la déradicalisation

La critique est aussi virulente en ce qui concerne l'idée même de processus de déradicalisation. « La déradicalisation : seuls ceux qui en vivent y croient » n'a d'ailleurs pas hésité à affirmer l'une des personnes auditionnées par la mission. Des propos que les rapporteurs ont fait leurs. « La déradicalisation, en soi n'existe pas. Personne ne peut croire aujourd'hui qu'un être humain peut « désidéologiser » un autre humain en quelques mois. C'est une illusion qu'on a entretenue parce qu'il fallait rassurer la population après les attentats » affirme Esther Benbassa. Le travail désembrigadement demande du temps, « or en politique le temps long n'existe pas, et on fait donc de l'affichage » lâche la sénatrice. Esther Benbassa juge le recours aux associations inadapté, mal préparé. De l'amateurisme. « Du bricolage ». « Certaines personnes ont pu être dirigées vers des personnes ou des associations non compétentes qui ont voulu profiter de la manne financière ». Reprochant la trop grande générosité du financement publique, le rapport préfère insister sur la nécessité de resserrer le « nombre d'acteurs » et de faire appel à « des acteurs de terrain ». La compétence en la matière est une question majeure insistent les élues qui veulent mettre l'accent sur la formation des intervenants. Elles proposent la mise en place d'un cahier des charges national avec un appel d'offres avec une évaluation et un véritable encadrement. Au cours de leur enquête, les rapporteures ont pu voir ce qu'il se faisait à l'étranger (Vilvorde en Belgique, Aarhus au Danemark, etc.). Elles ont retenu que les approches qui fonctionnent sont celles fondées sur des expériences individualisées, « qui permettent de revenir sur une voie non pas de « désislamisation », mais de pratique de l'islam sans tomber dans le djihadisme ». Et cela passe par la réinsertion et la socialisation, « orientation qui n'est pas celle choisie par le Gouvernement » tacle Esther Benbassa. « Seule la prise en charge individualisée, personnalisée apporte de véritables résultats » conclut Catherine Troendlé.

Des détenus radicalisés mêlés au reste de la population carcérale

Pour ce qui est des unités dédiées en prison, les rapporteures parlent encore une fois d'« échec ». Si elles ne souhaitent pas leur fermeture, elles en demandent une évaluation « efficace » pour véritablement connaître le degré de radicalisation de ces détenus « pour adapter au mieux leur prise en charge ». Elles ont par ailleurs acquis la conviction qu'il ne faut pas réunir sur un même site plusieurs djihadistes potentiels « car cela suscite une adhésion à une idéologie prosélyte ». « La très grand majorité des détenus radicalisés sont aujourd'hui mêlés au reste de la population carcérale sans traitement particulier » finissent-elles par déplorer.

Il est encore un sujet qui interpelle les deux élues, celui des mineurs radicalisés. Les sénatrices s'inquiètent du sort de ces « 178 mineurs poursuivis pour des infractions terroristes », « 364 mineurs déjà pris en charge par les services de la Protection judiciaire de la jeunesse et signalés aux magistrats en raison d'éléments objectifs et inquiétants pouvant indiquer leur entrée dans un processus de radicalisation » mais aussi de ces « 450 mineurs, ressortissants français présents dans les zones de combat syro-irakienne » susceptibles de revenir un jour sur le sol français ; « plus de la moitié ont moins de six ans » soupirent les élues. Au-delà des dispositifs mis en place par l'Etat pour ces revenants d'Irak et de Syrie, les deux rapporteures disent craindre « un engorgement » des structures d'accueil de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, qui accueillent les deux aéroports de la région parisienne. Elles demandent par ailleurs une rallonge budgétaire : le coût estimé d'une prise en charge de ces mineurs par les départements (au titre de l'aide sociale à l'enfance) revient « entre 40 000 et 50 000 euros par an et par enfant »

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