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Retour à l’islamisme ?
Par François Terré, de l’Institut
La montée ou la remontée de l’islamisme à la suite des victoires, plus ou moins assurées, du printemps arabe et de ses suites conduit à une réflexion renouvelée sur la place conquise ou reconquise de la charia. Son origine est le Coran qui précise les préceptes s’imposant aux croyants : prière, jeûne, rituels, charité, famille. Leur source étant divine, nul ne peut s’y soustraire. On y trouve ce que sont, dans les systèmes laïcisés d’Occident, nombre de règles considérées comme étant de caractère juridique, qu’il s’agisse de croyants ou de non-croyants.
Dans la mentalité de ceux-ci, la charia manifeste une appartenance de ce qui pour nous est le droit à la théologie de la Révélation. Un cinquième du monde de confession musulmane se reconnaît dans la charia. Cependant, il faut compléter le propos en soulignant que même dans ce sous-ensemble du monde, aucun pays n’est totalement régi par elle (v. not., en dernier lieu, Antonio Gambaro, Rodolfo Sacco et Louis Vogel, Traité de droit comparé, éd. 2011, p. 350). Il se peut même que certains droits aient, dans cette perspective, été pleinement laïcisés, comme en Turquie.
““La montée ou la remontée de l’islamisme à la suite des victoires, plus ou moins assurées, du printemps arabe et de ses suites conduit à une réflexion renouvelée sur la place conquise ou reconquise de la charia”
Ailleurs, il n’est pas rare qu’une occidentalisation se soit produite, de manière variable, notamment quant aux dispositions relatives à l’organisation de l’Etat et à sa Constitution. Dans d’autres domaines, spécialement dans celui du droit civil de la propriété ou des obligations, la charia n’a pas notablement empêché le droit musulman de se rapprocher du droit occidental. Il en va autrement lorsqu’il s’agit du statut des personnes et de la famille, sous réserve de l’exception tunisienne. De toute façon, ailleurs, faute de laïcisation, la charia inscrite dans la constitution – ou dans ce qui en tient lieu – peut servir à combler les lacunes de telle ou telle loi. Ainsi en est-il au Maroc, en Algérie, en Mauritanie, en Syrie, en Iran, au Pakistan, au Soudan, en Egypte, en Irak…
Cependant, le monde change et le vent souffle davantage pour l’islamisme. Dans certains pays cités à l’instant, on observe un mouvement favorable à l’accroissement du rôle de la charia. Or, les révolutions produites en 2011 dans le monde arabe ont notamment accru la tendance au point de susciter de fortes réactions. Cela n’a pas tardé : en Libye, les responsables du Conseil national de transition, Moustapha Abdeljalil et Abdel Aafez Ghoza ont annoncé que « la charia sera la principale source de la législation ». Une tendance semblable s’est affirmée en Tunisie avec la victoire du parti islamique, même si le chef de celui-ci, Rachel Ghannouchi, leader d’Ennahda, se défend de remettre en cause, du moins pour l’heure, le statut personnel instauré au temps de Bourguiba. La suite demeure problématique, par exemple quant à la mixité dans les écoles. En Egypte, on ne sait encore ce qui résultera des relations entre l’armée et les Frères Musulmans ; mais d’ores et déjà, les succès obtenus par les Frères Musulmans, et mieux encore par les salafistes ou wahhabites, augurent mal de l’avenir. Quant à la poussée islamiste au Maroc et aux dires d’Abdelillah Benkirane, secrétaire général du Parti de la Justice et du développement (PJD), ses propos obligent à rappeler les positions de son parti, lorsqu’en 2004, la Moudawana (le code de la famille) a été heureusement modifiée par l’élévation de l’âge légal du mariage de 15 à 18 ans, la suppression de la tutelle du père ou du frère et la limitation de la polygamie. Pour l’heure, est-il affirmé par un des dirigeants du parti islamiste, « nous ne sommes pas Al Quaïda…. L’Islam en Tunisie est sunnite et ne peut être ni intégriste, ni wahhabiste »… A suivre.
“Un cinquième du monde de confession musulmane se reconnaît dans la charia. Cependant, aucun pays n’est totalement régi par elle”
Est-ce donc à ce recul de civilisation qu’entendaient aboutir de fins politiques ? Au retour d’une religion intolérante ? A un rabaissement de la femme, quant à ses droits civils, civiques et politiques. A un statut inégalitaire en matière successorale ou judiciaire ? A un recul, après tant d’autres, de la liberté, à l’ombre fallacieuse de l’idéologie néo-colonialiste des droits de l’homme, ou humains, ou fondamentaux ?
“Dans certains pays cités à l’instant, on observe un mouvement favorable à l’accroissement du rôle de la charia”
Ce retour de l’islamisme s’accompagne nécessairement d’un rappel de l’histoire, spécialement des conquêtes fulgurantes et des invasions arabo-musulmanes des deux côtés de la Méditerranée : à l’ouest jusqu’à Poitiers, à l’est, des siècles plus tard aux abords de Vienne. Le tout s’accompagnant d’apports incontestables de la pensée et de l’orthographe et surtout de transmissions assez dominantes de la pensée antique et des messages de la tradition judéo-chrétienne. C’est d’ailleurs pourquoi on s’attache volontiers à l’expression – au demeurant contestable – des « trois religions du Livre ».
Reste une confrontation majeure, irréductible probablement, quant aux différences entre les droits religieux et les droits laïcisés, d’ailleurs plus ou moins. Tout comme l’Ancien Testament a été, à une certaine époque, le droit d’un Etat, la charia se recommande d’une même relation. Il en a été autrement au Nouveau Testament qui n’a jamais eu à remplir cette fonction. Son histoire, en Occident, n’en a pas moins généré des conflits entre l’Eglise et l’Etat, l’un comme l’autre s’émancipant l’un de l’autre dans une mesure variable à la faveur ou à la défaveur des schismes. Mais quand on envisage aujourd’hui la force retrouvée de l’islamisme et corrélativement les menaces pesant sur les chrétiens, coptes ou non, on est bien obligé de se demander s’il y a place pour la tolérance que nous ont enseigné Les Lumières aux fins de coexistences stables et pacifiques.
La réponse à cette question est intimement liée à la fonction essentielle du droit, ce qui oblige, comme d’autres l’ont fait et le font aujourd’hui, entre le Talmud, la Bible et la Charia. Ce qui trouble la compréhension de l’enjeu, c’est assez largement le poids de l’oubli et l’ignorance des réalités, par exemple dans l’esprit des immigrants de la première génération qui s’accommodaient de situations pénibles et précaires, mais voulaient s’intégrer au corps social de la puissance accueillante, et l’esprit des immigrés de la deuxième génération, connaisseurs d’une vie plus facile, mais précisément moins disposés à s’en priver à leur tour. Comment s’étonner alors de voir que le passage d’une génération à une autre s’accompagne d’aspirations à une autre vie que la charia propose à leur salut, de préférence aux promesses non tenues d’une vie meilleure sur terre, même et surtout par l’ingérence singulière de l’OTAN.
“Tout comme l’Ancien Testament a été, à une certaine époque, le droit d’un Etat, la charia se recommande d’une même relation”
L’analyse de la situation oblige à s’interroger sur ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée. Dire que l’Islam s’implante de plus en plus en Europe n’est pas tenir un langage d’extrême droite, bien que de tous côtés, la grande peur des bienpensants silencieux laisse le terrain libre. Or, des analystes clairvoyants, au nombre desquels il faut citer Christopher Caldwell, alertent l’opinion face à l’évolution du continent européen et aux progrès spectaculaires de l’islamisme radical dans les jeunes générations d’immigrés ou d’enfants d’immigrés (v. Ch. Caldwell, ce savant incontesté, « Une révolution sous nos yeux. Comment l’Islam va transformer la France et l’Europe, éd. du Toucan, 2011). Le constat est accablant, à commencer pour les femmes. Pas un mot, évidemment, dans la plupart des discours électoraux. L’identité française ? Ô scandale ! Est-il donc trop tard pour réagir ?
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le 1er décembre 2005
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