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Le manque de compétitivité de la France est multiple et profond

 

Par Sylvain Broyer, Adjoint au chef économiste, Natixis

Il est devenu commun de rapprocher les maux dont souffrent l’économie française, tels que la désindustrialisation et la perte de parts de marché à l’exportation, d’un manque de compétitivité coût de notre industrie. Une pléthore d’analyses abonde dans ce sens. Elles appellent le plus souvent à dupliquer le modèle allemand pour renverser la tendance. Mais avant de prodiguer une médecine amère, et au risque de réveiller les sarcasmes de Sganarelle, il faut revenir sur le diagnostic.

En 2011, la France ne sert plus que 3,4% de la demande mondiale, contre 5,5% au tournant des années 2000. En dix ans, notre part de marché a diminué autant que celle du Royaume-Uni (-2 pts) et du Canada (-1,8 pts), plus que celle de l’Italie (-0,8 pt) ou de l’Allemagne (- 1,3 pt), mais bien moins que celle des Etats-Unis (-4,1 pts). Tous les pays du G7 accusent donc des pertes de parts de marché. Elles sont liées à l’éclatement géographique des chaînes de production et à la relocalisation d’ateliers de montage vers les pays émergents à faible coûts salariaux. La Chine a vu sa part de marché grossir de presque 7 points sur la période. Il y a donc en la matière aussi peu d’exception française que d’excellence allemande.

“En 2011, la France ne sert plus que 3,4% de la demande mondiale, contre 5,5% au tournant des années 2000”

En termes de compétitivité coût du travail, un abysse sépare le G7 des pays émergents. On peut estimer le coût employeur d’une heure travaillée dans une usine de la côte chinoise à 1,5 dollar. Selon le Bureau of Labor Statistics, il est de 5,3 dollars au Mexique, 8,3 au Brésil, 11,2 en République tchèque et en Slovaquie, contre 40 dollars en France et 46 en Allemagne. Un espoir vient du fait que certains pays émergents, Chine en tête, ont besoin de hausses rapides des salaires pour stabiliser leurs économies. A raison de 20% de hausses annuelles du salaire minimum et d’une probable augmentation des charges patronales pour développer la protection sociale en Chine, il faudra quand même encore environ quinze ans pour que le coût du travail en Chine soit comparable au coût du travail en France. Jouer sur une baisse des charges patronales, financées par une hausse de la TVA comme il a été fait partiellement outre-Rhin, raccourcirait un peu la durée de ce processus de convergence, mais ne bouleverserait pas fondamentalement les choses. D’ailleurs la diminution des charges n’a guère été plus qu’un instrument secondaire dans la stratégie allemande de redressement de la compétitivité coût, puisque la baisse des cotisations chômage financée par la TVA a été effacée par la hausse parallèle des cotisations santé et retraite. Primairement, la baisse des coûts du travail outre-Rhin résulte de l’abandon pur et simple du modèle social allemand avec le développement de contrats de travail précaire cautionnés par l’Etat (les Mini-jobs créés par les réformes Hartz), et la modération consensuelle des salaires tarifaires. En France, si on veut éviter que les inégalités de revenus se creusent comme en Allemagne après les réformes, on ferait certainement déjà beaucoup et durablement pour la compétitivité-coût en désindexant totalement les salaires de l’inflation, ce qui pose indirectement la question du SMIC, et en responsabilisant totalement les partenaires sociaux sur des accords salaire-durée du travail-emploi au niveau de la branche et de l’entreprise.

“Il ne faut pas se méprendre sur la nature des échanges mondiaux”

Ensuite, il ne faut pas se méprendre sur la nature des échanges mondiaux. Elle a radicalement évolué. Depuis 2000, le commerce mondial a grossi deux fois plus que le PIB mondial en volume : on échange toujours plus de biens qu’on en consomme. Ceci s’explique encore par l’éclatement géographique des chaînes de production. De nos jours, il est courant que les pièces d’une automobile soient produites sur une dizaine de sites différents avant d’être finalement assemblées. Ce mode de production multiplie le transit souvent transfrontalier de biens intermé-diaires. En France, lorsque certains se lamentent sur la stagnation des exportations françaises dans les échanges intra-européens depuis le début de la décennie, ils oublient la plupart du temps que la taille du Marché Unique a surtout augmenté par le transit (les réexports directs). Ceci ne devrait pourtant pas surprendre, puisque la consommation et l’investissement domestiques progressent faiblement. Le transit de biens représente aujourd’hui 19% des exportations intra-UE de l’Allemagne et 38% de celles des Pays- Bas. Il est en revanche marginal dans les exportations de la France. Tandis que l’Allemagne a gagné 1,2 point de parts de marché intra-UE depuis 2000, les deux tiers reflètent une hausse du transit de biens vers l’UE, ce qui a plus à voir avec la dotation géographique et capitalistique du pays (infrastructures portuaires de Hambourg et Bremerhaven) qu’avec la compétitivité coût du facteur travail. Aux Pays-Bas, le phénomène est encore plus marqué puisque la totalité des gains de parts de marché intra-UE (+2 pts) sont acquis sur les réexports directs, un succès à mettre au crédit du port de Rotterdam. Soulignons que ce sont les Pays- Bas, et pas l’Allemagne, qui ont le plus augmenté leur part de marché au sein de l’UE en dix ans, alors même que leur compétitivité coût s’est dégradée de 15% vis-à-vis de la France ! Et alors qu’une part toujours plus importante du commerce mondial de biens s’effectue par voie maritime, aucun port français, italien et britannique (des pays qui ont tous perdu des parts de marché) ne figure dans le top 20 mondial, à la différence des ports néerlandais et allemands. 30% du commerce mondial de containers est financé et réalisé par des entreprises allemandes. En France, il serait temps de prêter attention à nos installations portuaires. Les investissements chinois dans le port du Havre nous font regagner des parts de marché à l’exportation aussi surement qu’ils cassent les standards sociaux.

“Alors qu’une part toujours plus importante du commerce mondial de biens s’effectue par voie maritime, aucun port français, italien et britannique ne figure dans le top 20 mondial”

On le voit, la question des pertes françaises de parts de marché à l’exportation est un sujet extrêmement complexe, qui ne sera pas tranché par des mesures fiscales qui ne feront que raboter le coût du travail. Le manque de compétitivité de la France est multiple et profond. Il concerne autant la qualité des biens produits que les services utilisateurs associés à ces biens ; l’originalité des productions et leur contenu en innovations qui les rendent moins facilement substituables par des productions émergentes, d’autant que ces pays montent en gamme ; la faible concurrence des transports mondiaux de marchandises via la France ; l’agressivité de nos entreprises dans la recherche de débouchés étrangers ; ou bien l’attractivité des métiers de l’industrie chez nos jeunes.

"La question des pertes françaises de parts de marché à l’exportation est un sujet extrêmement complexe, qui ne sera pas tranché par des mesures fiscales"

Toutes lacunes seront longues à corriger, mais elles ne sont pas irréversibles. La France n’a plus modifié son taux d’imposition sur les sociétés depuis 2006, alors qu’il a encore été abaissé de 2 points en moyenne dans le reste du monde. Et on observe bien que les investissements étrangers se sont détournés du terreau entrepreneurial français (chute des investissements green-field et M&A) pour se concentrer sur l’immobilier français plus rentable. Le Royaume-Uni vient d’abaisser la taxe sur le dépôt de brevets. Il faut réapprendre à aimer notre industrie, ce qui sera long, mais on peut aussi l’encourager à aller chercher plus de marchés non captifs. La demande adressée par l’Etat aux entreprises est de 5 points de PIB plus élevée en France qu’en Allemagne : il n’est pas très étonnant que la Mittelstand cherche plus de débouchés extérieurs que nos PME. Notre industrie n’attirera pas non plus nos meilleurs jeunes diplômés, tant que l’écart de rémunération lui sera défavorable. En France, le salaire brut moyen dans l’industrie hors construction est de 700 euros annuels plus bas que dans le secteur des services ; En Allemagne, la hiérarchie s’inverse au profit de l’industrie, où le salaire moyen est de 1200 euros supérieur.

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