|
Est-il raisonnable d’épargner en 2011 ?
Par PHILIPPE CREVEL, Economiste, Secrétaire général du Cercle des Epargnants
Face à l’épargne, les
gouvernement s
qu’ils soient de
droite ou de gauche
éprouvent les pires difficultés
à fixer un cap.
Ainsi, les épargnants
peuvent être appelés à
l’aide pour accroître les
fonds propres des entreprises
à travers des incitations
en faveur de
l’épargne longue mais aussi encouragés à consommer
en leur demandant de puiser, par exemple, dans leur
épargne salariale. Il peut leur être demandé
d’augmenter leur effort d’épargne en vue de financer
la retraite ou la dépendance et, dans le même
temps, des mesures sont prises pour alourdir, par
exemple, la fiscalité de l’assurance-vie.
L’épargne est, en France, mal considérée et mal appréhendée.
Implicitement, renoncer à consommer immédiatement
l’argent reçu est un acte quasi
antiéconomique. La consommation qui
représente 80 % du PIB est, dans un pays
pourtant peu porté à glorifier le modèle
américain, privilégiée du fait de l’impact
supposé immédiat de mesures visant à la
soutenir. L’investissement, même si le multiplicateur
keynésien penche en sa faveur,
a un effet à moyen et long terme qui n’est pas en phase
avec le temps politique.
Même si plus de 92 % des ménages épargnent, même
si un ménage sur deux possède un contrat d’assurance vie,
les clichés ont la vie dure. L’épargnant gagne sa
vie en dormant ou sur le dos des autres. A force de
lire que le capital est moins taxé que le travail, il est
aisé de croire que derrière l’épargnant se cache un
profiteur doublé d’un fraudeur.
Malgré toutes ces récriminations, force est de constater
que les Français restent des fourmis.
Le taux
d’épargne des ménages, 15,8 % du revenu disponible
brut à la fin de l’année 2010, demeure un des
plus élevé d’Europe. Malgré l’existence d’un large système
de protection sociale qui couvre la quasi-totalité
des risques, les Français jugent nécessaire de disposer
d’un matelas de sécurité.
Le taux d’épargne des ménages se décompose en trois
parties, la première correspond à l’investissement en
logement et représente la moitié de l’effort d’épargne,
la seconde à l’investissement des entreprises individuelles
qui est aujourd’hui de 1 % (ce taux était de
3 % jusque dans les années soixante-dix). La troisième
partie qui s’élève à 6,8 % du revenu disponible brut
correspond à l’épargne financière. Son taux fluctue
en fonction des marchés financiers. En 1987, après
le krach, il était tombé à 0,4 %. En 2002, il était de 8
% avant de redescendre après la dernière crise financière
à 4,8 % en 2008.
Le climat actuel n’est pas, à priori, très porteur pour
les épargnants. En effet, le niveau du CAC 40 se
maintient à celui qu’il avait en 1998. Du fait de
l’aversion aux risques de tous les acteurs, les investisseurs
choisissent les titres offrant le maximum de
sécurité ce qui conduit à peser sur le niveau des taux
obligataires et à encourager les Etats à s’endetter.
Même si la notion d’excès de liquidités est à manier
avec précaution, les actions des banques centrales et
des autorités publiques pour juguler la crise ne favorisent
pas le rendement, à court terme, de l’épargne.
De même, les déséquilibres commerciaux provoqués
par le décollage de la Chine, de l’Inde et de quelques
autres pays ainsi que par l’amplification de la rente,
liée à l’augmentation des cours des matières premières,
entraînent d’importants transferts de capitaux.
Jusqu’à maintenant, les bénéficiaires de ces capitaux
en replacent une grande partie dans les pays occidentaux
qui procurent un rendement plus sûr.
Cette recherche du zéro risque est encouragée par les
pouvoirs publics. Ainsi, les futures normes prudentielles
applicables à compter de 2013 au secteur de
l’assurance ne favoriseront pas ce secteur à investir
dans des actions cotées et encore moins dans des
actions non cotées.
La faible propension envers les actions est renforcée
par les incertitudes économiques liées aux tensions
provoquées par les dettes souveraines. Il est
admis que la généralisation des plans de rigueur
pourrait tuer la croissance en cours de renaissance.
Nul n’est prêt à payer très cher pour une entreprise
quelle qu’elle soit.
Il est admis que la Chine, pour poursuivre son développement
et améliorer la couverture sociale de sa
population, devra rapatrier une partie de ses capitaux
tout comme les autres pays émergents. Pour les pays
producteurs de pétrole, de gaz ou de matières premières,
tout dépend de leurs réserves et de la taille
de leur population. Leurs investissements à travers leurs
fonds souverains visent à perpétuer la rente après la
fermeture des gisements.
Le vieillissement de la population pourrait jouer également
contre une appréciation des actifs financiers.
En effet, les prestations versées par les
fonds de pension devraient s’accroitre avec
l’arrivée des classes nombreuses du baby-boom
et du fait de l’allongement de l’espérance de
vie après 65 ans. Même si ce processus sera
étalé dans le temps, cela pourrait jouer contre
le rendement de l’épargne.
L’autre facteur qui pourrait jouer contre l’épargne est
l’accroissement des prélèvements du fait de
l’indispensable assainissement des comptes publics et
au nom de l’antienne « le capital est moins taxé que
le travail », formule à but électoral qui reste à prouver.
A l’exception de l’épargne dite réglementée (Livret
A...), les régimes dérogatoires ont été, ces vingt dernières
années, réduits ou plafonnés. Ainsi, l’avantage
fiscal dont bénéficie l’assurance-vie est évalué à un
milliard d’euros pour plus 1300 milliards euros de placements.
Si aujourd’hui, de multiples facteurs semblent jouer
contre l’épargne, tout devrait concourir à l’encourager.
Si la note de l’Etat français n’a pas été dégradée, cela
est imputable au bon niveau de son taux d’épargne.
Certes, aujourd’hui, plus de la moitié de la dette de
l’Etat est détenue par des non-résidents ; il n’en
demeure pas moins que l’assurance-vie accueille, à
travers les fonds euros une partie non négligeable
des titres d’Etat acquis par des investisseurs français.
L’épargnant français est donc un bon citoyen qui
s’ignore.
Par ailleurs, jusqu’à maintenant, les entreprises françaises
ont privilégié le financement bancaire or ce dernier
est et risque de demeurer de plus en plus difficile.
Le recours au financement obligataire ou par
actions constitue de plus en plus une nécessité. Les
assureurs, à travers notamment l’assurance-vie, sont
de plus en plus les financeurs de l’économie réelle.
Ainsi, fin 2010, les titres d’entreprises représentaient
56 % des placements des compagnies d’assurances
(37 % sous forme d’obligations et 17 % sous forme
d’actions, 2 % sous forme d’immobilier).
L’épargnant veut bien être utile à son pays mais
encore faut-il qu’il y trouve son intérêt. En ce qui
concerne la rémunération des fonds euros qui a été
de 3,4 points en 2010 soit 1,6 point de plus que
l’inflation ou le Livret A, un point bas est certainement
atteint. La remontée des taux si elle est progressive
devrait permettre une amélioration du rendement
dans les prochaines années. Par ailleurs, il faut
souligner que si le CAC 40 ne résume pas à lui seul
les marchés financiers. Les unités de compte des
contrats d’assurance-vie ont progressé l’année dernière
de 5,3 % quand le CAC faisait -3,3 %.
De nombreuses PME et entreprises qui ne sont pas
encore cotées au CAC 40 ont de forts potentiels de
développement ; la faible valorisation des cours
devrait inciter les épargnants à étudier les valeurs dites
moyennes. Trop souvent, les épargnants ne regardent
que l’évolution des cours des actions sans prendre en
compte les dividendes versés. Or si sur long terme,
le placement « action » est plus avantageux, cela est
en raison du versement du dividende.
La vision court-termiste est souvent reprochée aux
entreprises et aux fonds d’investissement mais elle
s’applique aussi à l’ensemble de la population.
L’allongement de la durée de la vie n’est
qu’imparfaitement pris en compte. Ainsi, la durée de
la retraite atteint 27 ans contre une quinzaine d’années
en 1950. L’espérance de vie à la naissance,
en 2050, devrait être de 85 ans
pour les hommes contre 78 ans
aujourd’hui et respectivement de 90 ans
et 85 ans pour les femmes. Les actifs de
2011 calent leurs comportements sur
celui de leurs aînés ; ils anticipent mal
les gains d’espérance de vie et celle de
leurs revenus. Le long assainissement des
comptes publics entraînera un report
sur les ménages d’une partie des charges vieillesse,
santé ou dépendance. L’effort d’épargne pourra être
mutualisé et collectif ou individuel. Il pourra, par
ailleurs, tenir compte du niveau de revenus. De ce
fait, l’épargne a de belles années devant elle.
Archives
Cliquez-ici pour retrouver l'ensemble des articles de La Revue Parlementaire depuis
le 1er décembre 2005
|
|
 |
|

|