Comme une souris au milieu d'un troupeau d'éléphants, Ségolène
Royal bouscule aujourd'hui le jeu politique. Sa cote ne cesse
de déjouer les pronostics et de surprendre les caciques socialistes.
Elle a désormais une unique ambition : devenir la première
présidente de la République. Si nombre d'observateurs pensent
que la "bulle" finira par crever, elle conquiert néanmoins
l'électorat et les pragmatiques ne cessent de rallier son
panache.
Côté face, la Pasionaria socialiste part en croisade sur tous
les sujets de société avec une énergie qui séduit les Français
et irrite ses pairs. Côté pile, l'enquête sur le terrain d'Aymeric
Mantoux et Benoist Simmat montre une femme orgueilleuse et
irascible, dont l'autoritarisme comme le flair médiatique
sont loin de faire l'unanimité dans son propre camp. Reine
de la démocratie d'opinion en 2006, la "Zapatera" des Deux-Sèvres
pourra-t-elle dépasser en 2007, le cap des intentions ? Première
enquête impertinente, rassemblant révélations et anecdotes
sur la vraie Ségolène Royal : favorite ou baudruche ? Femme
de gauche ou maman de droite ? Fausse débutante ou véritable
Machiavel ? Qui es-tu Ségolène ?
Avant-Propos
Ségolène Royal, ou la mise en scène permanente de la politique.
Sur ce terrain-là, elle ne laisse pas de place au hasard,
ni à qui que ce soit. Depuis son entrée en politique au début
des années 80, la députée des Deux-Sèvres sait créer l'événement,
capter l'attention des médias. 2006 est son meilleur millésime.
Cette Lorraine d'origine se situe très haut dans les sondages.
Elle doit son succès à son omnipotence médiatique dans une
démocratie d'opinion qui a pris le pas sur la démocratie de
programmes. Il faut occuper le terrain, créer la surprise.
À droite, c'est le credo du candidat Sarkozy. À gauche, Ségolène
Royal tente elle aussi d'élargir continuellement son champ
d'adhésion (...) La PME Royal, start-up de la politique, prouve
qu'elle a enfin trouvé un marché. Même si cela fait des années
qu'elle rame, les "éléphants" du PS enragent, car ils voient
bien le danger que représente cette politique new age. Plutôt
que de proposer une "offre" politique, Ségolène s'adapte à
la demande des électeurs. Paradoxalement, grâce à son image,
elle apparaît comme l'incarnation de la simplicité en politique,
et aussi comme une nouvelle venue.
La réalité est évidemment plus complexe. Il y a deux "Ségolène".
D'un côté la star des sondages, l'icône des télés, avec son
éternel sourire, battante sympathique des salles des fêtes,
capable de pousser la chansonnette chez Michel Drucker. De
l'autre, la technicienne froide, prête à tout pour réaliser
ses idéaux et adorant la confrontation, le combat. "Je n'aimerais
pas l'avoir comme adversaire", a lancé un jour François Hollande,
le père de leurs quatre enfants. Peu d'électeurs connaissent
son parcours hors du commun, ses idées pour le moins décalées,
ses valeurs soigneusement dissimulées. Côté pile, un visage
d'ange et une image de rénovatrice ; côté face, une travailleuse
acharnée aux méthodes de tueuse, des conceptions très conservatrices
de la famille, du travail et de l'éducation.
En Ségolie
À partir d'avril 2004, les décisions - futiles - se succèdent
à grande vitesse. L'hôtel de région est débaptisé : il devient
"maison" de la région. Tout comme le label régional, "la dynamique
humaniste", est balayé par le tout aussi obscur "la démocratie
participative", le slogan dont on ne sait pas encore bien
s'il signifie quelque chose. Dans le logo régional officiel,
l'Arc atlantique passe du rouge au jaune pâle. Commentaire
éclairé de la nouvelle maîtresse de maison : "Le jaune, c'est
le soleil, la joie, c'est notre manière d'imposer à moindre
coût notre signature". Cet oukase parmi d'autres résume assez
bien les priorités de la nouvelle présidente : faire savoir
avant que de faire quoi que ce soit. Mais quitte à profiter
de son état de grâce, "Ségo" préfère que cela serve sa notoriété
et sa détestation des notables, surtout le premier d'entre
eux. (...)
Viva la Bonaparta !
Ségolène Royal, incarnation de la proximité et de la simplicité
auprès de l'électorat, s'est toujours arrangée avec l'histoire
de sa famille pour servir son personnage. Pendant vingt ans,
elle bâtit la légende d'une Cosette de Lorraine, avant d'atténuer
- légèrement - le propos devant les premiers intéressés :
les membres de sa famille (...) Cette histoire, dont elle
ne parle en détails que pour forcer le trait d'une enfance
hugolienne ou balzacienne, elle l'assaisonne à toutes les
sauces. Pour un peu, on la croirait née dans le ruisseau.
"Dans la famille, on n'avait pas d'argent. Enfin on en avait
très peu. Nous mettions les vêtements de nos aînés et je n'ai
eu ma première robe neuve qu'à l'âge de quatorze ans. L'hiver,
nous ne portions que des robes, nous n'avions pas le droit
aux pantalons, c'est vous dire si c'était rigoureux. Nous
portions des collants que ma mère tricotait à la main". Elle
aurait voulu se construire une légende, elle ne s'y serait
pas prise autrement. "C'est l'histoire de ma génération",
s'excuse-t-elle (...) Ségolène Royal sait bien que son positionnement
est très original. À vrai dire, c'est du jamais vu, et c'est
ce qui est à la base de son succès médiatique de l'avant-2007.
Son projet, polymorphe, est voué à ne jamais être couché sur
le papier. "N'attendez pas de programme, il n'y en aura pas,
on ne va pas s'enfermer dans un carcan", explique dans un
premier temps son équipe de campagne 2007. Encore faut-il
être élue, justement. Depuis trente ans, Ségolène Royal a
participé à toutes les élections, a postulé à toutes les fonctions
: conseiller municipal, conseiller général, régional, président
de région, de syndicats intercommunaux, ministre, député,
porte-parole de parti, de groupe d'élus, de président de l'Assemblée
nationale, etc. Ne manque à son palmarès qu'un grand portefeuille,
ou la magistrature suprême. Elle y a toujours pensé car elle
estime que c'est sa vocation. Et n'a jamais varié sur la manière
d'y parvenir. Elle a seulement montré un peu d'impatience.
(...) Ségolène Royal rêve d'un pays où les élites politiques
ne proposent plus une "vision" aux électeurs, mais plutôt
une image de ce à quoi ils aspirent. En économie, on dirait
que l'on passe d'un équilibre de l'offre à celui de la demande.
Elle analyse les besoins des électeurs, et propose une formule
qui y réponde. Le marketing Royal qui va se mettre en place
dans la plus grande bousculade pour 2007 n'est pas autre chose
que le lancement d'un supermarché de la politique tentant
d'épuiser les derniers épiciers Fabius, Bayrou ou Le Pen.
La Pasionaria d'une France où les enfants rendosseraient la
blouse s'imagine déjà à la tête de l'État comme à la tête
d'une famille nombreuse, sans crâne d'oeuf, sans forte tête.
Ségolène Royal n'est pas une Zapatera, c'est une "Bonaparta".
Elle se rêve en mater familias à l'Élysée, réclamant sa dose
de plébiscites comme on exige que les devoirs du soir soient
rendus à l'heure. Une impératrice à la petite semaine qui
- en a-t-elle conscience ? -, projette d'achever la désacralisation
du politique avec tous les risques que cela comporte. Promettre,
en temps réel, ce à quoi les électeurs aspirent, a quelque
chose de cauchemardesque pour la gauche française. (...)
Une souris chez les éléphants
Comme Hollande, elle a bien compris l'intérêt pour un conseiller
de travailler dans l'ombre avant d'aller glaner ses galons
sur le terrain, fort d'un parrainage politique puissant et
d'un bagage élyséen. Mais, contrairement à ce qui a pu être
dit çà et là, "l'affection", le "respect" de l'ancien Président
pour sa conseillère, d'après plusieurs témoins, ne sont venus
que sur le tard, beaucoup plus tard. Une forme de "connivence"
de fin de règne, en grande partie liée à la fascination du
pharaon de l'Élysée pour les femmes. Comme les autres conseillers
de l'ombre, elle sert de boîte à idées au Président, sans
plus. "Elle rapportait la vraie vie des vrais gens au président",
se souvient Sophie Bouchet-Petersen, proche conseillère de
la candidate 2007, qui, à l'époque, était elle aussi à l'Élysée.
"Sur sa relation avec Mitterrand, elle a complètement réécrit
l'histoire, Tonton n'avait aucune relation privilégiée avec
elle, contredit un camarade socialiste, ancien lui aussi de
l'Élysée. Ce qui est vrai, c'est que François Mitterrand avait
foi en une génération qui correspondait à celle de ses petits-enfants
Guigou, Bredin, Aubry, et donc Royal, etc. Il avait plutôt
une relation privilégiée avec Guigou. La preuve : Ségolène
Royal n'est pas entrée dans le gouvernement Cresson. (...)"
La Gran'Goule du Poitou
Ségolène Royal est une va-t-en-guerre, elle ne le nie pas.
Une bûcheuse des médias, une bûcheronne de l'action. Elle
séduit énormément et reste très populaire sur ses terres,
bien que commençant à lasser sérieusement dans la région.
Elle sait, dans le même temps, séduire ses administrés, et
devenir le pire cauchemar de ceux qui oseraient refuser de
la servir. Côté pile, c'est Mélusine, cette bonne fée légendaire
du Poitou qui, de nuit, érigeait les châteaux de la contrée
de Lusignan ; côté face, c'est la Gran'Goule, créature infernale
qui hantait les sous-sols du Poitiers moyenâgeux. Les élus
poitevins goûtent de moins en moins cette mégère qui voyage
en seconde classe dans le TGV quand elle est accompagnée de
journalistes, pour peaufiner son image de présidente économe,
mais en première classe, quand elle est seule avec son équipe
- tout parlementaire étant doté d'une carte donnant gratuitement
accès aux voyages en première (...).
*Aymeric Mantoux est Fondateur de l'Agence Tapas Presse. Il
est journaliste au mensuel Optimum. Il a collaboré à LCI et
au Nouvel Economiste. Il est l'auteur de livres consacrés
à Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy ainsi qu'à Dominique
de Villepin (L'homme qui s'aimait trop, l'Archipel 2005, en
collaboration avec Yves Derai). Benoist Simmat est reporter
pour le Nouvel Economiste et le Journal du Dimanche. Il suit
Ségolène Royal sur le terrain depuis plusieurs années.
Avec l'aimable autorisation des Editions de l'Archipel
Ségolène Royal, la dame aux deux visages par Aymeric Mantoux
et Benoist Simmat - 312 pages