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Par Pascal Jan, Professeur des Universités, Sciences PO
Bordeaux
Le Sénat français participe activement aux choix politiques
nationaux. Il n'en demeure pas moins avant tout le défenseur
des intérêts locaux. Cette ambivalence le place dans une situation
délicate et le soumet au feu permanent voire virulent des
critiques et des propositions de réforme.
Défense des intérêts locaux mais trahison de l'esprit bicaméral
Le Sénat doit son existence à la volonté des rédacteurs de
la Constitution de stabiliser l'exécutif(1]. Menacé dès les
origines, la recherche d'une fonction "légitimante" s'imposait
avec urgence. La volonté des sénateurs d'apparaître comme
les défenseurs des collectivités territoriales s'est renforcée
au fil des différentes attaques qu'ils ont essuyées dès les
débuts du régime. Le Sénat s'est construit une image de "maison
des collectivités locales" reconnue par la loi constitutionnelle
du 28 mars 2003 (art. 24C).
Cette légitimation de l'existence du Sénat se fonde sur le
mode d'élection de ses membres. Le sénateur est l'élu des
élus de proximité[2]. Il défend les intérêts de ceux qui l'ont
désigné. Ainsi s'explique que le Sénat se soit toujours montré
un fervent défenseur des communes et des départements[3],
un piètre avocat de la région et un farouche partisan du maintien
des intercommunalités sous la forme d'établissements publics.
Défenseur acharné des intérêts communaux et départementaux,
le Sénat exerce pourtant des compétences qui dépassent manifestement
la mission qu'il s'est approprié (veto sur les révisions constitutionnelles
par exemple). Au bicamérisme égalitaire restreint de droit
est venu récemment se greffer un bicamérisme égalitaire de
fait, conséquence de l'entente régulière des majorités législative
et sénatoriale, majorité sénatoriale préservée de toute alternance
sous l'effet d'un mode de scrutin avantageux pour les formations
politiques de la droite parlementaire et peu sensible aux
mouvements d'opinion. Le rôle de contre-pouvoir s'en trouve
doublement affecté, complètement déformé. Or précisément l'une
des justifications du bicamérisme repose sur la notion de
contre-pouvoir, sur l'idée de tempérer les excès de la chambre
élue par le plus grand nombre de citoyens. Aujourd'hui, la
seconde chambre n'endosse cette responsabilité qu'épisodiquement.
Ce n'est plus sa mission première. Ce n'est plus sa raison
d'être ou celle-ci ne refait surface que le temps des gouvernements
de gauche. De nos jours, les véritables contre-pouvoirs sont
extérieurs à l'hémicycle. Ce sont les juges, les médias, les
associations et le peuple. Les temps ont changé. Le Sénat
aussi mais non point (ou à la marge) les arguments de sa légitimation.
Le décalage est certain tout comme il l'est pour sa représentation.
Une représentation sélective des collectivités territoriales
Conséquence de la réduction de la durée du mandat de sénateur
opérée par la loi organique n°2003-696 du 30 juillet 2003,
le renouvellement de la Chambre par moitié s'opèrera à l'avenir
par moitié et non plus par tiers. La loi n° 2003-697 du 30
juillet 2003 actualise tardivement et sous pression du juge
constitutionnel4 la répartition des sièges des sénateurs en
tenant compte du recensement général de la population effectué
en 1999.
Désireux de concilier le principe d'égalité de suffrage avec
celui de son rôle de représentant des collectivités territoriales,
le Sénat refusa toutefois de procéder à une nouvelle répartition
des sièges à effectif constant. Ce choix d'opter plutôt pour
la hausse de l'effectif sénatorial est critiquable car si
une vingtaine de départements gagnent un sénateur au moins,
aucun n'en élit moins en dépit d'une chute démographique pour
certains d'entre eux (Paris ; Creuse) et d'une croissance
vertigineuse pour d'autres (Var +43% ; Guyane +182%). Par
ailleurs, l'absence de stricte proportionnalité entre le nombre
de sénateurs et celui de la population n'est évidemment pas
de nature à gommer complètement toute inégalité de représentation,
même si la législation de 2003 va assurément dans le bon sens.
L'effort législatif consenti en 2003 corrige donc d'importants
déséquilibres dans la prise en compte de certains territoires.
Mais, quand bien même l'objectif de représentativité serait
atteint, le mode de scrutin en atténue la portée. Certes,
en faisant porter de trois à quatre le nombre de sénateurs
par département à partir duquel l'élection a lieu non plus
au scrutin majoritaire à deux tours mais à la représentation
proportionnelle à la plus forte moyenne, le Sénat a ainsi
entendu défendre la représentation des territoires les moins
peuplés et les plus fragiles tout en préservant son indépendance
politique jugée menacée par une application trop large de
la représentation proportionnelle. De même, si la désignation
des sénateurs, comme toujours depuis 1875, se déroule au suffrage
universel indirect au sein d'un collège électoral départemental
composé de toutes les catégories d'élus locaux, cette élection
au second degré est contrôlée par les délégués municipaux
qui représentent 95% des 150 000 grands électeurs. Le principe
"un territoire, une voix" qui se substitue au principe d'
"un homme, une voix", au coeur de la doctrine politique libérale
(J. Stuart Mill), n'est pas respecté. Des disparités criantes
en résultent qui négligent l'objectif de cohésion/représentation
territoriale pourtant présentée comme complémentaire à la
représentation politique.
La réforme inévitable du Sénat
Réformer le Sénat ce n'est pas le supprimer ou le cantonner
à l'impuissance, le réduire à une fonction consultative. C'est
au contraire lui reconnaître la légitimité qu'il s'est octroyé
et en tirer toutes les conséquences sur son rôle institutionnel.
L'ambiguïté est, en effet, de plus en plus prégnante. Voilà
une Chambre qui représente indirectement le peuple, mais aussi
les collectivités territoriales. Or leur complète participation
aux politiques publiques et leur association quasi systématique
aux grands projets nationaux bouleversent la donne initiale
au profit du Sénat. Le moment est venu pour cette assemblée
de clarifier sa position. Peut-on sans conflit ni contradiction
exprimer la souveraineté nationale et défendre les intérêts
locaux alors même que les collectivités locales exercent sous
certaines conditions un pouvoir réglementaire et des compétences
de plus en plus nombreuses ?
Une très forte décentralisation appelle, pour commencer, une
révision de la composition du Sénat. Pourquoi ne pas faire
siéger côte à côte des sénateurs élus, représentant les communes
(et les intercommunalités lorsqu'elles accèderont au statut
de collectivité territoriale), et des sénateurs désignés,
qui représenteraient en leur qualité de présidents de région
ou de département leur collectivité ? Au moins, le cumul des
mandats pour les sénateurs serait justifié. Se feraient entendre
les revendications du terrain, celles qui puisent leur force
dans les réalités quotidiennes, dans le "vécu". S'attaquer
à la composition du Sénat ne suffit pas. Il faut ensuite recentrer
ses compétences sur ce qui constitue sa raison d'être et qui
ne devrait être qu'exclusive : la représentation des collectivités
territoriales. En rapport avec cet objectif, les sénateurs
disposeraient d'une compétence renforcée en matière législative,
ordinaire et organique. Saisie en première lecture des projets
de loi ayant pour objet principal la gestion et le droit des
collectivités locales, la Haute Assemblée serait en mesure
de s'opposer, à une majorité qualifiée (trois cinquièmes),
à toute disposition ayant un objet similaire. Pour les autres
textes, la simplification procédurale l'emporterait : une
seule lecture devant les Chambres, sans possibilité donc de
réunion d'une commission mixte paritaire, maintien du droit
d'amendement et du dernier mot donné aux députés. On peut
attendre de cette réforme une accélération du travail législatif
et une amélioration rédactionnelle des textes. Car, si la
sagesse des sénateurs les conduit à perfectionner, voire à
corriger les textes transmis par l'Assemblée nationale, leur
droit d'amendement est souvent à l'origine d'une complexification
des dispositifs législatifs, un allongement des textes, un
ralentissement du processus législatif et un obstructionnisme
lorsque leur assemblée se trouve en situation d'opposition
institutionnelle. Dans la même veine, le Sénat perdrait son
droit de bloquer les réformes constitutionnelles étrangères
aux collectivités locales, ce qui reviendrait à lui reconnaître
un véritable droit de veto partiel comme il en bénéficie aujourd'hui
pour certains textes. Ces changements constitutionnels en
induisent inévitablement d'autres : suppression de cumul réglementé
des mandats pour les députés ; reconnaissance de droits spécifiques
aux sénateurs-présidents (ès qualités) pour déférer au Conseil
constitutionnel une loi dont ils estimeraient qu'elle porte
atteinte au statut et aux compétences des départements et
des régions, existence d'un intérêt pour agir en liaison avec
la mission du Sénat devant la juridiction constitutionnelle
pour les sénateurs élus ; réaménagement de la procédure de
l'intérim présidentiel... Bref, une réforme constitutionnelle
qui réponde à une évolution attendue de l'Etat et qui introduise
une cohérence dans notre droit politique, sans couper les
représentants des collectivités territoriales de l'exercice
du pouvoir normatif national.
1. Michel Debré, Documents pour servir à l'histoire de
l'élaboration de la Constitution du 4 octobre 1958, Vol. III,
La Documentation française, 1991, p. 256 et s.
2. La question est rarement posée de la présence des députés
dans le collège électoral des sénateurs. Comment, en effet,
prétendre défendre les intérêts des collectivités territoriales
locales lorsque l'élection dépend, pour partie, d'élus qui
représentent la nation ? A moins de considérer que le député
est avant tout un élu local, ce qu'il est réellement sauf
à de très (trop ?) rares exceptions.
3. http://www.senat.fr/role/instit.html 4. Dans sa décision
Hauchemaille et Marini du 20 septembre 2001, le juge constitutionnel
s'est agacé de cette situation : "Considérant qu'il incombait
au législateur, en application des dispositions combinées
de l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et
du citoyen de 1789 et des articles 3 et 24 de la Constitution,
de modifier la répartition par département des sièges de sénateurs
figurant au tableau n°6 annexé à la partie législative du
code électoral, afin de tenir compte des évolutions de la
population des collectivités territoriales dont le Sénat assure
la représentation ; que, si le législateur n'a pas procédé
à cette modification, il n'appartient pas au Conseil constitutionnel,
se prononçant, comme en l'espèce, en application de l'article
59 et non de l'article 61 de la Constitution, d'apprécier
la constitutionnalité des dispositions législatives contenues
dans le tableau susmentionné". Cette décision faisait suite
au premier avertissement contenu dans la décision 2000-431DC
du 6 juillet 2000 qui indiquait que "les dispositions combinées
de l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et
du citoyen et des articles 3 et 24 de la Constitution imposent
au législateur de modifier la répartition par département
des sièges de sénateurs pour tenir compte des évolutions de
la population des collectivités territoriales dont le Sénat
assure la représentation".