De la rénovation politique du
pays : modestes propositions
Par Jean-Marc Coicaud, Directeur du Bureau de l'Université
des Nations Unies auprès de l'ONU*
Tout ne va pas mal en France. En maints domaines, elle occupe
une place, sinon de leader, en tout cas de premier plan. Cependant,
depuis deux décennies au moins, les signes négatifs s'accumulent
dangereusement. De sorte que, vue de l'étranger, la France
a maintenant une image ambiguë. Ses accomplissements sont
reconnus et célébrés, mais ses limites, de plus en plus soulignées.
C'est principalement dans trois grands domaines - économique,
social et politique - que les pathologies retiennent le plus
l'attention.
La dimension de crise politique, en particulier, est frappante.
Ce n'est pas que la mise en cause de l'efficacité de l'État
et de la représentation politique soit propre à la France.
C'est là un trait que partagent beaucoup de pays industrialisés
et de démocraties avancées. Mais l'importance qu'historiquement
la culture politique et administrative française donne à ses
institutions étatiques et à ses représentants confère à ce
problème un caractère éminemment significatif. La centralité
de l'État, si elle est un avantage quand celui-ci s'acquitte
de façon satisfaisante des responsabilités assignées par les
valeurs et attentes auxquelles s'identifient les citoyens,
devient un handicap lorsque ce n'est pas le cas. Les institutions
étatiques deviennent des cibles toutes désignées. Il suffit
que les responsables donnent l'impression d'être plus préoccupés
par leurs intérêts que par ceux de la nation, pour que se
développe le sentiment d'une déliquescence du système. La
classe politique française est maintenant largement perçue
comme n'étant pas au service du pays. C'est plutôt le pays
qui semble être à son service. La mise hors jeu ou la perte
de légitimité de l'establishment, avec l'incapacité à diriger
que cela entraîne, devient une conséquence logique. Demander
aux Français de faire des sacrifices paraît non seulement
mal venu, mais risque fort d'envenimer la situation.
Est-ce à dire qu'il faut baisser les bras et accepter cette
situation comme inévitable ? Bien évidemment non. Après tout,
ce n'est pas la première fois que la France est dans une situation
difficile. Son histoire est faite d'avancées et de reculs.
Et s'il y a une leçon que l'on peut en tirer, c'est que le
succès consiste moins à voler de victoire en victoire sans
jamais être contré ni en danger que d'avoir la force d'affronter
les crises et de revenir des échecs. En cela, il en va de
l'histoire et de la vie des nations comme de celles des individus.
Dès lors, comment trouver les ressources, morales et matérielles,
pour faire face et remédier aux problèmes du moment ? Compte
tenu de l'ampleur des difficultés, les résoudre exige de rénover,
pour leur redonner une crédibilité, les termes du contrat
social en France - ce qui conduit à évoquer les conditions
et moyens du changement.
Concernant les conditions du changement, il faut, au minimum,
encourager un double changement d'attitude.
- C'est d'abord avec une vision idéologique des enjeux économiques
qu'il faut en finir. Une telle vision revient trop souvent
à structurer les débats et pratiques économiques autour des
grandes dichotomies suivantes : efficacité économique versus
justice économique, secteur privé versus secteur public, profit
versus "non-profit". Jusqu'à un certain point, les partisans
de la droite et de la gauche s'opposent sur les manières de
gérer ces dichotomies et leurs relations. Mais ils partagent
la croyance en leur validité et les entérinent. Or c'est précisément
ces divisions qui sont problématiques. En démocratie, plus
que dans tout autre système politique, production et distribution
des richesses sont inséparables. Rendre possible un accès
aux biens au plus grand nombre et avoir la capacité de générer
de la prospérité (individuelle et collective) sont une seule
et même chose. C'est d'ailleurs à cette condition que capitalisme
et démocratie non seulement sont compatibles, mais se renforcent
mutuellement. Plutôt qu'une vision manichéenne des questions
économiques, c'est donc une approche de conciliation qu'il
convient de favoriser. Une approche plaçant au centre : 1)
la nécessité d'articuler efficacité et justice économiques;
2) la reconnaissance du fait que le secteur privé ne relève
pas exclusivement de la recherche du profit, tandis que le
secteur public l'ignorerait, mais que les deux, chacun à sa
façon, contribuent à la richesse individuelle et collective;
3) l'idée que, fondamentalement, l'optimisation du bien économique
privé va de pair avec l'optimisation du bien économique public.
Une telle orientation revient à concevoir et à mettre en oeuvre
une économie de marché qui ne débouche pas sur une société
de marché. La complexité et le courage des arbitrages que
cela suppose ne les rendent pas moins impératifs.
- Un leadership politique efficace, crédible par conséquent,
peut aider à renverser la situation, à initier et accomplir
les changements économiques et sociaux requis. En réalité,
ce leadership est essentiel. La nature centraliste de la culture
administrative et politique française - à tel point qu'elle
est perçue, en France et à l'étranger, comme faisant partie
du "code génétique" national, et dont on voit mal comment
elle pourrait disparaître - lui confère cette place de choix.
Cela suppose néanmoins que le leadership politique lui-même
se réforme. De ce point de vue, les conditions du changement
dépendent de la capacité des responsables, vitale pour eux
et l'avenir du pays, à prendre toute la mesure de trois vérités
simples mais fondamentales pour la légitimité démocratique
en général, et la légitimité démocratique française en particulier.
Premièrement, plus on a de pouvoir, plus on a de devoirs.
Et puisque la tradition étatique de la France donne des pouvoirs
significatifs à ses élites politico-administratives, leurs
devoirs ne peuvent qu'être considérables. Deuxièmement, prendre
la mesure des devoirs associés aux pouvoirs revient à ne pas
se penser ni agir comme étant au-dessus des lois. Cela revient
à s'y conformer plus que quiconque. Ignorer cet état de choses,
c'est encourager la corruption du corps social. A cet égard,
s'il est possible que certains envient les corrupteurs, personne
ne peut les respecter, et encore moins les admirer. Troisièmement,
la personnalisation de la vie politique ne peut être purement
et simplement une invitation à prendre la pose ou même au
développement d'un exercice narcissique et égocentrique du
pouvoir. Au contraire, elle doit être mise à profit pour injecter
et institutionnaliser dans les mécanismes et rouages administratifs
et politiques du pays l'énergie, la faculté d'inspiration
et la persévérance dont font preuve les meilleurs leaders,
sans pour autant en être les captifs ou les otages. C'est
à ces conditions que les responsables politiques nationaux
seront en mesure d'instaurer une vraie relation de confiance,
faite d'intégrité et d'intimité publiques, avec les citoyens
et, ainsi, devenir des moteurs et des vecteurs du changement.
Quels sont les moyens susceptibles de rendre ce double
changement d'attitude partie prenante de la réalité nationale
? Mentionnons au moins deux éléments.
- D'une façon générale, mettre en place des mécanismes susceptibles
d'encourager le sens de l'effort et l'esprit d'émulation,
voire d'élargir l'esprit de compétition, devrait avoir un
impact positif. Mais attention, cela ne revient nullement
à préconiser une guerre de tous contre tous ni à vouloir creuser
davantage les inégalités. Il s'agit plutôt de favoriser le
sens de l'initiative et l'imagination du possible pour que
la réussite soit accessible au plus grand nombre. Il s'agit
de s'éloigner de la situation actuelle, dans le cadre de laquelle,
pour une minorité, tout semble possible ou presque et, pour
une vaste majorité, rien ne paraît possible ou presque. Il
s'agit donc de créer plus de fenêtres d'opportunité. Cela
suppose que les individus pensent que la compétition est suffisamment
ouverte pour que cela ait du sens pour eux de tenter leur
chance et de s'investir. C'est dire que tout commence avec
un système d'éducation qui permette à chacun d'entrer dans
la compétition. Le système à deux vitesses qui caractérise
l'enseignement supérieur français (avec un maximum de sélection
au sommet, et un minimum de sélection pour le reste) est contre-productif.
La production et la répartition inégales des compétences,
et les trajectoires de vie plus ou moins déterminées qu'il
dessine dans les années d'apprentissage pour les décennies
suivantes, sans qu'il soit facile ensuite de rectifier le
tir, sont des aberrations. Les coûts humains, économiques,
et sociaux engendrés sont comme un arrêt de mort, individuel
et collectif. De sorte que, tout en donnant à chacun, autant
que faire se peut, dès le plus jeune âge, les moyens de concourir
sur un pied d'égalité (ce qui requiert un enseignement primaire
et secondaire solide), il faut à la fois désenclaver le caractère
compétitif de l'enseignement supérieur (ce qui devrait contribuer
en partie à l'amélioration de sa qualité) et offrir tout au
long de la vie des alternatives de "rattrapage" susceptibles
de déboucher sur le succès et donc attrayantes.
- Plus spécifiquement, sur le plan institutionnel, un "gouvernement
d'union nationale", rassemblant les meilleurs des différents
camps politiques, en termes d'expertise et d'éthique publique,
pourrait être un pas en avant. Les Français sont en effet
fatigués, en fait plus que fatigués, des querelles de partis,
d'appareils et de personnes qui ponctuent la vie politique.
Cela les désespère plus que cela ne les amuse. Faire travailler
ensemble les hommes et les femmes de bonne volonté de tous
bords dans un même gouvernement et aller au-delà d'une conception
et d'une pratique politiques d'expédients et prisonnières
des clans constitueraient des signes forts qu'en toute vraisemblance
les Français sauraient reconnaître et apprécier. Certes, il
est peu probable que d'ici l'élection présidentielle de 2007
la classe politique considère cette suggestion comme une option.
La logique d'affrontement est trop forte. Mais le gagnant
désigné, quel qu'il soit, serait bien inspiré d'en faire une
de ses lignes de conduite principales. La capacité des Français
à être des partenaires engagés à part entière dans la rénovation
du pays en dépend largement. C'est d'autant plus important
que demain, comme hier, la France ne pourra et ne sera rien
sans les Français. Faire en sorte que les Français, de naissance
ou d'adoption, loin d'un engagement de façade ou d'une conformité
forcée, soient pleinement des acteurs - des acteurs non seulement
volontaires, mais également "inspirés" - du renouveau national
est donc essentiel.
* Jean-Marc Coicaud, Directeur du Bureau de l'Université
des Nations Unies auprès de l'ONU (New York), conseiller de
la Fondation pour l'innovation politique (Paris) et membre
du Conseil d'Administration de Global Policy Innovations (New
York), est l'auteur de plusieurs ouvrages de philosophie,
science politique et relations internationales. Il fera paraître
prochainement les ouvrages suivants : Beyond the National
Interest, et (en japonais et chinois) La politique de la solidarité
internationale. Adresse électronique : Coicaud@ony.unu.edu
L'opinion ici exprimée n'engage que son auteur.