De la difficulté, de la nécessité
de parler de la Défense dans la campagne présidentielle
Par Jacques Boyon, Ancien Secrétaire d'Etat à la Défense,
Président du Conseil d'Administration de l'Institut des Relations
Internationales et Stratégiques (I.R.I.S.)
Dans la pré-campagne présidentielle qui s'ouvre, il est un
sujet qui est totalement absent bien qu'il soit sans aucun
doute l'un de ceux qui compteront le plus pour l'avenir du
pays : la défense.
On rejoint ainsi les deux grands paradoxes de la vie politique
française qui sont que, d'une part, pour gagner une élection
il faut séduire plus que convaincre et que, d'autre part,
le meilleur candidat pour gagner n'est pas forcément le meilleur
pour diriger.
Or précisément la défense - et il en va de même pour la politique
étrangère qui lui est si intimement liée - n'est pas un thème
qui permet de séduire dans la France d'aujourd'hui et elle
exige de son responsable une connaissance approfondie de l'état
du monde, une volonté claire et déterminée d'y être présent
et actif et une longue expérience.
Ne serait-ce pas cette considération qui conduit certains
électeurs à souhaiter un troisième mandat de Jacques Chirac
?
Le rythme propre de la vie internationale fait que les défis
et les enjeux concernent directement moins les électeurs d'aujourd'hui
que la génération de leurs enfants et de leurs héritiers.
Les candidats potentiels, qui s'expriment déjà beaucoup, ne
sont guère portés à parler de la défense, on le voit chaque
jour. Et pourtant il faut le faire, vu l'importance du sujet
aujourd'hui et plus encore pour l'avenir.
On peut à juste titre s'interroger sur ce que sera la politique
étrangère et de défense après 2007 quand on voit l'étroitesse
des marges que la conjoncture économique et sociale laisse
déjà à l'action gouvernementale.
Sans sombrer dans les excès du pessimisme et de l'autocritique,
on ne peut ignorer que le rang de la France parmi les pays
européens se dégrade. Qui donc pourrait contester l'urgence
d'une politique qui viserait à la fois un désendettement accéléré
du pays, une relance de la recherche, une stimulation de l'innovation
et de l'investissement ?
Qui peut penser qu'une telle politique puisse être conduite
sans une forte implication financière de l'Etat, peu compatible
avec la volonté de réduire les prélèvements fiscaux et sociaux
pesant sur l'économie ?
La tentation sera grande pour le nouveau Chef de l'Etat quel
qu'il soit de puiser dans le budget de la défense. C'est le
plus important en volume après celui de l'intouchable Education
nationale et on pense qu'il peut d'autant plus facilement
supporter une cure d'amaigrissement que personne ne descendra
dans la rue pour le défendre.
Il est d'ailleurs exact qu'un étalement des programmes et
un retard d'un an ou deux dans la livraison d'un équipement
lourd comme une frégate ou un avion de combat ne mettrait
pas sérieusement en danger notre sécurité. La gestion annuelle
des lois de programmation militaire, à l'exception de celle
en cours, a usé et abusé de ce raisonnement.
Deux menaces pèsent donc sur la poursuite de l'effort de défense
français.
La première est bien connue car nombreux sont les gouvernements
de toute tendance qui y ont cédé : elle conduit à faire du
budget militaire ce qu'on a appelé la "variable d'ajustement"
du budget de l'Etat et à faire une coupe baptisée pudiquement
d' "encoche" dans la tranche annuelle de la programmation
pour équilibrer recettes et dépenses totales. La pratique
est simple et commode. Elle n'a que des effets limités à la
marge et elle n'a d'inconvénient que le fait d'être la négation
même de la programmation.
La seconde menace est assurément plus grave. Certains pensent
que l'importance du budget de la défense est une survivance
des temps gaulliens et que la fin de la guerre froide nous
permet encore de percevoir les "dividendes de la paix" . Considérant
que la France consacre à sa défense environ le double de ce
que consacrent les autres pays européens (à l'exception de
la Grande-Bretagne), ils pensent que l'on pourrait sans dommage
et durablement s'aligner sur eux.
Il est donc important de faire comprendre à nos concitoyens
ce qu'est réellement le budget de la défense.
D'abord il n'est pas consacré exclusivement à la sécurité
; il contribue à beaucoup d'activités auxquelles s'intéresse
le gouvernement : recherche, emploi, exportation, formation,
sport et culture, etc.
Ensuite, par la part du Produit Intérieur Brut qui lui est
consacrée, - France : 2,6 % ; Royaume-Uni : 2,3 % ; reste
de l'Union européenne : moins de 1,5 % - il mesure la volonté
qu'a un pays de se défendre face aux menaces et de jouer un
rôle dans le monde.
Mais surtout l'actualité nous rappelle à la réalité. A travers
la démarche non hésitante de son Président et les flottements
dans l'attitude de la Russie et de la Chine, l'Iran nous montre
que, malgré le Traité de Non-Prolifération, l'ère du nucléaire
militaire n'est ni close, ni figée .La dissuasion reste une
exigence.
Le Liban et l'Afghanistan - dont on ne voit pas une proche
sortie de crise - nous ont révélé les difficultés de nos armées
à être présentes dans les zones instables à la hauteur des
ambitions justifiées de notre diplomatie.
La lutte contre le terrorisme, le trafic d'armes, l'immigration
clandestine, la drogue sont devenus des missions essentielles
de nos armées, et en particulier de notre marine qui a besoin
de moyens plus importants et mieux adaptés.
Il ne serait pas réaliste de penser que l'Europe de la défense,
dans sa difficile construction, puisse alléger nos charges
nationales. Il faut au contraire que la France pèse plus dans
l'Europe et que l'Europe pèse davantage sur la scène internationale.
Le fait pour la France d'être un membre permanent du Conseil
de Sécurité à l'O.N.U. n'est pas seulement un honneur. C'est
une responsabilité et un engagement d'agir. Il ne serait pas
concevable que, dans les opérations décidées ou conduites
par les Nations Unies, la France ne participe pas de manière
significative, surtout quand les pays concernés ont avec elle
une relation privilégiée traditionnelle.
Les changements du monde et l'évolution des technologies rendent
nécessaire l'élaboration d'un nouveau Livre Blanc sur la défense.
Le dernier, rédigé en 1994, est à l'évidence dépassé.
A travers la défense et la politique étrangère, c'est la place
et le rôle de la France dans le monde qui sont en jeu. Comment
ces sujets pourraient-ils ne pas être au coeur de la campagne
présidentielle ? Dans nos institutions, ils sont la responsabilité
exclusive du Président de la République et le choix d'un nouveau
Chef d'Etat est l'occasion privilégiée, voire unique d'informer
et de consulter le citoyen sur ces questions majeures. Aux
candidats donc d'exposer leurs objectifs et leurs priorités
!
Pour expliquer que défense et politique étrangère tiennent
si peu de place dans la vie politique, on a tendance à invoquer
le manque d'intérêt des électeurs pour ces sujets ou leur
complexité. L'alibi est commode, car il est des pays comme
le Royaume-Uni ou les Etats-Unis où un tel débat existe. Ce
n'est qu'une question de langage : la complexité n'est pas
telle qu'on ne puisse trouver des mots et des raisonnements
simples pour en parler.
On dit aussi qu'existerait un consensus implicite. Cela n'est
pas satisfaisant car pour avoir son plein poids, notre politique
étrangère et de défense a besoin d'une adhésion consciente,
formelle, positive des citoyens. Certes on a vu, à propos
de l'Irak, de grands pays conduire une politique désavouée
par l'opinion publique, mais à quel prix pour la démocratie
!
Nos institutions, et en particulier le sommet de l'Etat ont
tout à gagner à ce que la campagne présidentielle soit aussi
une pédagogie. Compte tenu des responsabilités que la Constitution
de 1958 a confiées en la matière au Président de la République,
il n'est pas de meilleure occasion pour parler aux Français
de la défense.