Des entreprises en Europe ou des entreprises
européennes?
Par Gilles Le Blanc, professeur d'économie à l'École des
Mines de Paris et directeur du Centre d'économie industrielle
(Cerna)
L'internationalisation accrue des activités économiques invite
à repenser les relations entre entreprises et territoires.
Se pose en particulier la question de l'Europe comme dimension
géographique pertinente (ou pas) des décisions des firmes
? Peut-on parler et en quel sens d'entreprises européennes
? Début 2006, ces questions ont pris une dimension très concrète
avec l'OPA lancée sur Arcelor. Cet épisode vient nourrir un
courant très critique vis-à-vis de la politique européenne
dénonçant son absence de politique industrielle, la prédominance
de l'idéologie de la concurrence et un manque d'ambition en
matière d'innovation et de recherche. En France, le plan de
sauvetage d'Alstom, initialement refusé par la Direction de
la concurrence de la Commission européenne, la définition
de secteurs stratégiques pour lesquels l'État entend s'affranchir
si nécessaire des règles communautaires, puis l'annonce de
la fusion de Suez et GDF pour donner naissance à un second
géant national dans l'énergie, ont rythmé ces dernières années
l'opposition entre une vision nationale et une approche européenne
des politiques vis-à-vis des entreprises. Souvent réduit à
l'alternative simpliste entre patriotisme économique et laisser-faire
libéral, le débat est d'abord brouillé par de nombreux a-priori
et une méconnaissance de la réalité des entreprises et de
leurs évolutions récentes. Il faut donc partir de quelques
rappels empiriques. Souvenons-nous : il y quinze ans, on disait
des grandes entreprises françaises qu'elles étaient en mauvaise
posture car de trop petite taille, pas assez internationalisées,
et souffrant des nombreux handicaps d'une économie nationale
présentée comme trop rigide, trop fiscalisée, trop administrative.
Aujourd'hui, à coup de restructurations, de plans sociaux,
de fusions et acquisitions, d'expansion internationale accélérée,
de recentrage sur les "coeurs" de métier, d'assainissement
des dettes et des bilans, ces mêmes entreprises affichent
des résultats et des performances spectaculaires. Les profits
cumulés des entreprises du CAC 40 s'élèvent à 84 milliards
d'euros en 2005, ce qui représente une hausse de 27 %. Étrange
retournement, on en vient désormais à regretter ces performances
exceptionnelles car elles vont, dit-on, attirer les investisseurs
étrangers, favoriser des OPA, et un pillage du patrimoine
national.
Or, l'origine de la prospérité retrouvée des grandes entreprises
françaises est bien connue et double : d'une part, d'énormes
gains de productivité du travail, et d'autre part, la recherche
à l'étranger (États-Unis, pays émergents d'Asie) de nouveaux
potentiels de croissance. En l'espace d'une quinzaine d'années,
la France s'est ainsi complètement insérée dans le jeu de
la globalisation, ouvrant largement son marché et le capital
de ses entreprises et se lançant activement dans la conquête
des marchés extérieurs. Les trois quarts des profits des entreprises
du CAC 40 sont réalisés hors de France et, sur leurs 4 millions
de salariés, seuls 1,3 million sont désormais localisés sur
le territoire national. En 2003, la Banque de France estime
que les filiales de groupes étrangers - pour l'essentiel européens
- emploient en France 33 % de la main-d'oeuvre industrielle,
contribuent pour plus de 37 % à la valeur ajoutée de l'industrie
manufacturière et concentrent 42 % de ses exportations. Le
même phénomène s'observe dans les autres pays européens. On
peut ainsi affirmer, en reprenant la conclusion d'une récente
étude de Nicolas Véron de l'Institut Bruegel, que les grandes
entreprises européennes sont désormais aussi "européennes"
que leurs contreparties d'outre-Atlantique sont "américaines".
L'internationalisation signifie d'abord la réduction de la
base domestique (37% du chiffre d'affaires des 100 premières
entreprises européennes contre 51% huit ans plus tôt) au profit
des autres marchés européens.
Pour les politiques européennes, cette évolution est fondamentale
et exige de clarifier les objectifs et de moderniser les instruments
existants. De nombreuses critiques pointent en effet l'Europe
comme un obstacle, bloquant l'émergence de champions continentaux,
sans politique industrielle active et frileuse en matière
d'innovation et de R&D. Mais, un examen approfondi montre
que c'est moins le manque d'interventions que l'absence de
lignes directrices politiques claires qui est source de difficultés
et d'ambiguïtés permanentes. Donnons-en un exemple rapide
avec la politique de la concurrence, souvent jugée trop dogmatique
et handicapante pour les grandes entreprises. Or la direction
de la concurrence de la Commission européenne a interdit 19
fusions sur près de 3 000 opérations notifiées entre 1990
à 2005. Et le blanc-seing donné à la création de Total, d'EADS
ou d'Arcelor, comme à la fusion monopolistique Stream/Telepiu
(télévision par satellite en Italie), montre que l'Europe
sait aussi saisir les opportunités qui se présentent. Le vrai
problème est, qu'en l'absence d'autre politique explicite
et d'instruments associés, la politique de la concurrence
est le principal outil d'intervention structurel de l'Union.
La tentation est donc forte de lui assigner de multiples objectifs
contradictoires : intérêt du consommateur, emploi, environnement,
compétitivité internationale, dynamisme régional, stimulation
de l'innovation... D'où une incertitude juridique sur les
méthodes d'évaluation et les objectifs de la négociation en
cas de fusion, en particulier lors de la négociation des remèdes,
c'est-à-dire des solutions proposées pour atténuer les effets
anti-concurrentiels. Paradoxalement, la politique de la concurrence
en vient parfois à jouer un rôle de politique industrielle.
Ainsi, dans l'énergie, des fusions problématiques au plan
concurrentiel ont été acceptées afin d'encourager certaines
restructurations industrielles pour favoriser l'émergence
d'une concurrence effective en Europe. À l'inverse, des remèdes
plus sévères, déconnectés des problèmes de concurrence initiaux,
ont été imposés dans le même but. C'est une source de confusion
puisque cette intervention de politique industrielle, faute
d'une assise politique légitime, est déclinée de façon discrétionnaire
par une administration, qui a bien sûr ses propres intérêts
et son propre agenda.
La politique européenne vis-à-vis des entreprises, si souvent
critiquée pour son absence ou son rôle contre-productif, ne
mérite donc ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. Le
véritable problème n'est pas l'inexistence d'actions communautaires
mais plutôt l'absence de cadre politique clair leur offrant
légitimité, cohérence et prévisibilité pour les entreprises.
Evoquant l'OPA de Mittal sur le sidérurgiste européen Arcelor,
la commissaire européenne à la Concurrence Neelie Kroes affirmait
au Forum économique mondial à Davos "Je suis contre les champions
nationaux ! Et contre les champions européens ! Mais je suis
pour des champions globaux... basés en Europe". Voilà la question
posée : faut-il encourager les entreprises à s'installer en
Europe dans une logique d'attractivité, de substitution possible
des firmes dans leur rapport au territoire ou bien contribuer
à la création et à la consolidation de firmes européennes
?
Trancher ce dilemme exige d'affirmer un champ d'intérêt commun
entre entreprises et politiques publiques à l'échelle européenne.
On pourrait par exemple suggérer qu'une entreprise est "européenne"
lorsque son intérêt est aligné avec celui de l'Europe. C'est-à-dire
que ses performances et ses dynamiques sont en phase avec
celles de l'Union européenne, se dégradant lorsque l'Europe
est en difficulté, prospérant lorsque l'Europe va bien. Ce
qui n'est donc pas simple affaire de proportions, de pourcentages
(de chiffre d'affaires, de capital ou autres) mais bien davantage
d'intérêts partagés. On peut simplement énumérer rapidement
ici ce qui pourrait fonder cet intérêt commun et structurer
une vision politique européenne de "ses" entreprises : une
forme de gouvernement d'entreprise distincte du modèle anglo-saxon,
une meilleure prise en compte des différents groupes d'intérêts
(actionnaires, salariés, consommateurs, citoyens), un mode
de régulation publique dérogatoire du modèle globalisé, la
prise en compte des patrimoines culturels et historiques variés
qui composent l'Union, la recherche de partenariats équilibrés
et mutuellement bénéfiques avec ses voisins et les autres
ensembles économiques dans le monde.
* Retrouvez l'intégralité de cette tribune dans la Revue
Internationale Stratégique n° 62 en juin 2006.