Par Catherine Colonna, ministre déléguée
aux affaires européennes
Le fonctionnement de l'Union - et plus largement l'état de
l'Union - me semble préoccupant. Non pas qu'il y ait crise,
ce n'est pas le cas. L'Union européenne est plutôt atteinte
d'une sorte de maladie de langueur, de fatigue généralisée,
qui n'augure rien de bon de sa capacité future à répondre
aux attentes des peuples si nous ne trouvons pas rapidement
les moyens de lui donner une nouvelle impulsion (...)
La situation actuelle peut être jugée de diverses manières.
Elle est pourtant sans doute inédite en ce qu'elle correspond
à un moment très particulier de la construction européenne,
celui d'une maturité, voire d'un épuisement, du modèle habituel
et de la nécessité du passage à des temps nouveaux.
A/ - On pourrait soutenir que tout va bien. Nous ne sommes
en rien en situation de crise ouverte, comme l'Union en a
connu tant et tant dans le passé. Notre Union a des fondements
solides, elle a des institutions, des politiques communes,
des moyens d'action. Globalement, elle prend les décisions
qu'il lui faut prendre, comme elle a su le faire en décembre
dernier en se dotant d'un budget pour les sept années à venir
qui se caractérise par nombre d'orientations nouvelles, ou
comme elle l'a fait à nouveau plus récemment en jetant les
bases d'une future politique européenne de l'énergie, dont
on sait combien elle est indispensable à son développement
économique, mais aussi à son indépendance politique. Il est
même, en réalité, remarquable que l'Union ait pu encaisser
le choc des référendums négatifs en France et aux Pays-Bas
et de ce qu'ils signifiaient, et ait pu reprendre son fonctionnement
normal après quelques mois difficiles.
Mais toute médaille a son revers : cette étonnante capacité
d'absorption fait aussi qu'elle peine à tirer les conséquences
de ce qui s'est passé et ne parvient pas facilement à réorienter
son action, même lorsque cela serait nécessaire. (...)
B/ - Je crois qu'un sursaut beaucoup plus fondamental est
nécessaire si l'on veut écarter le risque d'un affaissement
de la construction européenne, d'une lente et inexorable dilution.
Soyons clairs : nos Etats n'en sortiraient pas grandis, mais
plus fragiles dans la mondialisation ; ce n'est donc pas leur
intérêt.
2007 sera un moment très important dans la vie démocratique
de notre pays. Je souhaite que l'Europe ne soit pas le sujet
caché de la campagne, et y occupe au contraire la place qui
doit être la sienne, pour que chaque citoyen puisse savoir
ce qui lui est proposé sur ce qui engagera très largement
son avenir. Je ne doute pas qu'il en sera ainsi.
Pour ma part, j'apporterai plus modestement quelques éléments
à la réflexion que nous devons mener tous ensemble, chacun
dans nos responsabilités, avec une conviction : celle que
la survie du projet européen passe par une réelle mutation.
Il nous faut changer l'échelle de nos réponses, pour redonner
un objectif clair à la construction européenne dans le monde
d'aujourd'hui, pour rénover son mode de gouvernement, pour
faire des choix sur ses principes d'action.
1) Quel est aujourd'hui le sens de la construction européenne,
la direction qui doit être la sienne, comme la boussole indique
le nord ? Ce ne peut plus être seulement la paix et la
démocratie comme dans les années 50 ou même les années 80,
parce que l'Europe est en passe d'avoir réussi cette mission
et - paradoxalement - se trouve victime de son succès : la
raison d'être des origines ne parle plus aux jeunes générations.
Certes, il serait très dangereux d'abandonner ces objectifs,
je crois au contraire qu'il faut continuer de rappeler pourquoi
a été fondée l'Europe (...), mais il faut trouver une nouvelle
raison d'être à la construction européenne, s'ajoutant à la
première : l'Europe aujourd'hui doit avoir pour ambition d'être
une puissance dans la mondialisation. Voilà quel devrait être
notre objectif. Que l'Europe soit pour ses citoyens un espace
de développement économique et social offrant un surcroît
d'efficacité en plus du cadre des Etats. Qu'elle les aide
à tirer le meilleur parti de la mondialisation. Qu'elle leur
offre si nécessaire une protection. Qu'elle leur permette
de continuer à faire la course en tête tout en restant attachée
à la dimension sociale. Qu'elle représente, en somme, un modèle
de développement qui lui soit propre, car l'Europe n'est ni
l'Asie ni l'Amérique, et qu'elle fasse entendre sa voix dans
le monde.
Mais comment faire, dira-t-on ? En réalité nous savons les
décisions qu'il faudrait prendre pour aller dans cette direction
et pour réussir ce projet.
Nous devrions réaliser une véritable coordination de nos politiques
économiques, notamment au sein de l'Eurogroupe, améliorer
le dialogue avec la BCE, et relancer l'harmonisation dans
un certain nombre de secteurs. Ce serait utile en matière
d'imposition sur les sociétés, par exemple, ou pour la protection
des consommateurs ou la politique sociale. Alors pourquoi
ne pas mettre en place ainsi, dans le cadre du dialogue social,
un salaire minimum européen, dont le niveau serait fonction
du niveau économique de chaque Etat membre ? Pour tirer pleinement
les bénéfices de la mondialisation, l'Europe doit aussi contribuer
à assurer une ouverture maîtrisée des échanges sur la planète.
Cela passe notamment par l'introduction de nouveaux sujets
dans le commerce international : protection des investissements,
droit de la concurrence, propriété intellectuelle mais aussi
promotion des valeurs sociales et environnementales. Il faut
aussi développer une politique industrielle européenne, fédérer
des projets de dimension mondiale, investir massivement dans
la recherche et l'innovation, en particulier dans les technologies
futures. Il faut enfin défendre notre identité et nos valeurs
et, bien sûr, prendre davantage de responsabilités internationales.
Tout cela, nous le savons. Et pour partie nous le faisons.
Ce que je crois, c'est qu'il faudrait le faire avec moins
de timidité, plus de volontarisme, dans un cadre cohérent
et non pas au coup par coup.
L'Union européenne veut-elle ou non devenir un acteur global
dans le monde d'aujourd'hui ? C'est la question de fond. Si
elle souhaite y parvenir, il lui faudra d'ailleurs à l'avenir
réviser ses instruments financiers : on ne devient pas une
puissance en y consacrant 1 % de son PIB ! Et comme il est
exclu d'accroître les prélèvements, il faudra bien envisager
de consentir à terme de nouveaux transferts des budgets des
Etats membres vers le budget européen.
2) Le deuxième impératif est de rénover le mode de gouvernement
de l'Europe. C'est une évidence. Depuis Nice, on sait
qu'il faut une réforme des institutions pour permettre à l'Union
élargie de bien fonctionner et le projet de traité constitutionnel,
après de longs débats, a identifié les pistes nécessaires.
Je ferai simplement trois réflexions rapides :
- Sans attendre, il faut mettre en oeuvre les améliorations
à traité constant que la France a proposées et qui ont été
acceptées dans leur principe ; elles ne sont pas sans importance
puisqu'elles touchent au rôle des Parlements nationaux, à
la sécurité des citoyens, à la dimension sociale et à l'action
extérieure de l'Union.
- Ensuite, l'objectif d'une réforme des institutions devra
être au minimum de restaurer la capacité de décision de l'Union,
qui est aujourd'hui insuffisante. Il faut pour cela, au minimum,
réformer les mécanismes de décision pour qu'ils concilient
efficacité et légitimité, et renforcer chacun des trois pôles
: le Conseil - avec une modification des règles de vote mais
aussi avec une transformation de l'unanimité en une majorité
"super qualifiée" sauf exception - ; la Commission - qui doit
être plus restreinte pour fonctionner de façon collégiale
et assumer ses responsabilités d'intérêt général - ; le Parlement
européen - qui est devenu un acteur important et dans lequel
les citoyens devraient pouvoir mieux se reconnaître grâce
à une modernisation de son mode d'élection à travers l'Union.
Enfin il faudra à plus long terme, une fois cette réforme
de base réussie, se poser des questions sur la nécessaire
refonte de certains équilibres : je pense notamment à l'excessive
disparité de représentation entre les pays les plus peuplés
et ceux les moins peuplés, ainsi qu'aux effets malheureux
d'un système qui donne en quelque sorte une "prime au fractionnement
des Etats", avec un commissaire et un juge à la Cour de justice
à chaque nouvel entrant. Est-il raisonnable par exemple que
les Etats issus de l'ex-Yougoslavie, qui devront, je l'ai
dit, un jour tous entrer dans l'Union, disposent alors de
six ou sept commissaires et de six ou sept juges là où l'Allemagne
ou la France n'en auraient qu'un ? Je sais que ce sont des
questions éminemment sensibles et me contente de souligner
aujourd'hui qu'elles se poseront.
3) Je souhaiterais terminer par la troisième mutation
que je crois nécessaire. Elle est simple à énoncer, difficile
à réaliser : l'Union devra faire des choix. Elle ne
peut pas tout faire, elle n'est pas là pour tout faire et
on ne lui demande pas de tout faire.
Les attentes des citoyens à son égard ont changé. Elles sont
devenues beaucoup plus globales, et portent sur la sécurité
intérieure et extérieure, l'emploi, le développement durable,
la question des migrations, la politique étrangère, etc.
Pour y répondre, sans doute faudra-t-il renoncer à réglementer
certains sujets de la vie quotidienne et intervenir, à l'inverse,
dans des sujets plus centraux.
En clair, l'Union européenne devra faire moins de petites
choses, et davantage de grandes. C'est ce que les citoyens
attendent d'elle désormais.
Ce ne sera pas facile, l'apprentissage sera long. Car ce qu'il
faut en réalité, c'est un basculement du principe d'action
classique depuis les origines, lequel consiste à créer des
solidarités de fait au service d'un projet de nature politique,
en partant du bas en quelque sorte pour aller vers le haut.
Il faudra maintenant apprendre à s'occuper surtout de l'essentiel,
c'est-à-dire du projet politique. Il me semble que le moment
est venu de le faire.
Je conclurai par une note positive. Il n'y a aucune raison
de ne pas croire dans la valeur et dans la force du projet
européen.
Les pays européens doivent poursuivre dans cette voie, retrouver
un esprit collectif, retrouver une ambition européenne. Et
nous-mêmes, en France, devons retrouver la fierté de faire
l'Europe, qui est l'une des plus belles et des plus vertueuses
entreprises humaines au service de nos peuples. Pour la réussir,
nous tous, Européens, souvenons-nous davantage que l'Europe
ne vient pas de la planète Mars, qu'elle ne tombe pas du ciel
toute faite mais qu'elle est notre oeuvre collective, qu'elle
est le fruit de notre volonté collective. A nous de choisir
notre avenir.
Extraits de l'Intervention de Catherine Colonna, ministre
déléguée aux Affaires européennes lors des XIVème Conférence
des Ambassadeurs - Paris, mardi 29 août 2006