" Patriotisme économique "
- De la guerre à la paix économique
Auteur : Bernard Carayon*
Selon ses plus ardents défenseurs, la mondialisation, par l'ouverture
des marchés, est en elle-même la garantie de la prospérité et
de la paix, et conduit naturellement à la disparition des Etats-nations.
Pour l'auteur, il n'en est rien : c'est plutôt le mythe du Marché
bienfaiteur universel qui a vécu ! Depuis la fin de la " Guerre
froide ", la guerre économique, " guerre sans images et sans
visage ", se joue sur tous les théâtres et selon tous les modes
: entre entreprises mais aussi entre Etats, au sein des organisations
internationales gouvernementales ou non gouvernementales, par
le pillage technologique, le dumping fiscal et social ou par
des déstabilisations. Avec une intensité et une brutalité jamais
atteintes, et le plus souvent soigneusement dissimulées. Bernard
Carayon décrit avec autant de passion que de précision les ressorts
et les outils de ce " capitalisme en guerre ", auquel ni la
France, ni l'Europe ne s'étaient suffisamment préparées. Il
plaide pour un " patriotisme économique ", vraie éthique de
l'action à l'aune d'une nouvelle ère économique: celle du "
post-libéralisme ".
* Bernard Carayon, 48 ans, avocat, est député (UMP) du Tarn
et Maire de Lavaur. Rapporteur du budget de l'Industrie, puis
du renseignement à la Commission des Finances de l'Assemblée
nationale, il construit dans ses rapports parlementaires et
ses publications ( www.bcarayon-ie.com une politique publique
d'" intelligence économique ", dont il est devenu en France
le spécialiste incontesté. Promoteur du " patriotisme économique
", il est président de la Fondation d'entreprises Prometheus,
dédiée à l'analyse des enjeux de la mondialisation, qu'il a
créée avec le concours de dix des plus grands groupes industriels,
financiers et bancaires, français et européens.
Extraits
Au fil des mois, à longueur de journaux télévisés, dans les
dîners en ville comme dans les meetings, la Chine, l'Inde ou
la Commission européenne sont devenues nos boucs émissaires.
Nous expions sur eux nos malaises, tout en nous exonérant d'une
réflexion sur leur cause réelle. Car celle-ci est, je le pense,
moins conjoncturelle et plus profonde. L'Europe est fatiguée.
Non pas " vieille " comme l'a prétendu Donald Rumsfeld. Mais
fatiguée d'une génération au Pouvoir qui a fredonné depuis trente
ans la chanson d'un Progrès porté, tantôt par des projets politiques,
tantôt par le primat de l'économie.
Mais voilà, relisons le siècle dernier ! En Europe, c'est la
politique qui a charrié la barbarie. C'est par la voix démocratique
que s'est construit le nazisme qui s'est ingénié à détruire
jusqu'au souvenir des hommes. C'est encore la politique qui
a permis la naissance et l'utilisation de l'arme atomique, mettant
en danger, et pour longtemps, non seulement les cités, les ressources
ou les créations de l'homme, mais l'espèce humaine elle-même.
Dès le milieu du 20ème siècle, comme le souligne Hannah Arendt,
la politique " mal nécessaire à la conservation de l'humanité,
a alors effectivement commencé à disparaître du monde, c'est-à-dire
que son sens a viré en absence de sens " 1. Et c'est encore
au nom d'idéaux politiques monstrueux qu'ont été effacées des
dizaines de millions de vies en URSS, en Chine ou au Cambodge.
Sur ce fond séculaire de mort se détache avec peine l'ombre
de quelques hommes qui, au nom de la liberté, ont évité à l'Europe
de basculer dans l'abîme. Mais on n'a sans doute pas assez souligné
que c'est par l'économie et non par la politique que ces mêmes
hommes ont choisi d'entamer le rapprochement des peuples et
la construction d'une identité européenne. Comme si, dès le
milieu du siècle, on admettait que la liberté n'était plus consubstantielle
à l'idée même de politique mais serait désormais portée par
l'économie : dès lors, elle allait tirer profit de cette confusion
pour parer de toutes les vertus ce qu'on appellerait naturellement
" libéralisme "...
Les Trente Glorieuses ont entériné le déclin progressif du politique
au profit de l'économique. Le progrès scientifique et ses développements
techniques, en permettant l'abolition des distances, en affranchissant
des frontières la circulation des idées, des flux financiers,
des flux d'information et des hommes, a laissé les Etats désemparés,
contraints à s'adapter et à s'aligner sur une économie qu'auparavant
ils contrôlaient. Très symboliquement, la chute du mur de Berlin,
manifestation de l'implosion du système soviétique, a parachevé
le triomphe d'un système économique unique.
Les années 90 ont été présentées comme le début de la fin de
l'Histoire et de la disparition des Etatsnations, devenus au
mieux inutiles, au pire des obstacles à une mondialisation qui,
nous disait-on alors, allait générer la paix et la prospérité
pour tous. L'universitaire Pascal Salin dévoila quelques années
plus tard l'obsession de ces années: " la mondialisation, si
elle contribuait effectivement à la destruction des Etats-Nations,
serait un bienfait pour l'humanité " 2. La " nouvelle économie
", fondée sur la virtualité, renvoyait l'industrie, ses cols
bleus et ses gueules noires aux archives de l'histoire, et allait
transformer le monde en le rétrécissant, en rapprochant les
hommes et en créant, par génération spontanée, une activité
économique porteuse de croissance. Les bourses du monde entier
y croiront le temps que se bâtissent quelques fortunes immenses
jusqu'à l'absurde et l'éclatement en 2000 de la " bulle Internet
".
Mais pas plus que la politique, l'économie n'a apporté la paix
et la prospérité pour tous. Les zones de conflits se sont multipliées
dans le monde, ceux qui avaient de l'argent l'ont valorisé,
ceux qui n'en avaient pas en ont moins encore : on meurt autant
de faim ou d'épidémies sous le règne d'une économie mondialisée.
Ce constat de double échec suffirait déjà à expliquer, au moins
en partie, la perte de confiance des citoyens dans leurs représentants
et leur refus d'un système économique qui met souvent leur quotidien
en danger.
Si nous n'y prenons garde, le pire est à venir : ce serait la
mondialisation de la confusion des genres, la collusion générale
entre politique et économie. A l'aube de ce siècle, le 27 janvier
2000, le Président des Etats-Unis, William Jefferson Clinton
nous en a donné le principe dans un discours de politique générale
devant le Congrès 3. La fusion entre politique et économie était
au coeur du discours présidentiel qui fixait à l'Amérique une
mission : " Ce n'est ni un problème démocrate ni un problème
républicain. C'est un problème américain. Pour réaliser les
entières possibilités de la nouvelle économie, nous devons dépasser
nos propres frontières, mettre en forme la révolution qui abat
les obstacles et installe de nouveaux réseaux parmi les nations
et les individus: la mondialisation. C'est la réalité centrale
de notre époque. [...] Nous devons être au centre de tout réseau
mondial vital, comme bon voisin et partenaire. Nous ne pouvons
pas construire notre avenir sans aider les autres à construire
le leur " 4. Le titre sous lequel fut publié ce discours, "
Shaping the world ", reflétait parfaitement l'inconscient d'une
Amérique démiurge, soucieuse de façonner une humanité " à son
image et à sa ressemblance ".
Si j'ai choisi d'écrire ce livre, c'est parce que je suis convaincu
qu'érigée en modèle de gouvernement, la collusion des intérêts
politiques et économiques conduit l'humanité au chaos. Mon objectif
est de convaincre les incrédules que nous ne sommes pas sous
le règne d'une " concurrence libre et non faussée ". Cette idée,
prônée à longueur de médias par quelques aveugles exaltés, est
absurde. Seule une prise de conscience politique encadrant un
développement économique européen est susceptible d'éviter de
graves désordres, d'ores et déjà prévisibles. Ces pages présentent
les acteurs des mutations du monde, leurs jeux et la subtilité
de leurs règles, quelques propositions pour en corriger les
effets destructeurs, et tendre vers la " paix économique ".
Je les dédie aux hommes et aux femmes qui ne croient plus en
la politique. J'invite à l'indulgence ceux qui me reprocheront
un ton qui frise parfois la révolte, voire la colère. Il est
urgent d'agir. Et c'est à nous, politiques - et particulièrement
politiques européens -, de reprendre en main notre destin. Ce
siècle sera politique ou ne s'achèvera pas.
1. In "Qu'est-ce que la politique?", Paris, Points Seuil,
2001, p. 67.
2. In " Libéralisme ", Odile Jacob, 2000.
3. http://www.infoplease.com/t/hist/state-of-the-union/213.html,
page visitée le 28 juin 2005.
4. This is not a Democratic or a Republican issue. It is an
American issue. […] To realize the full possibilities of the
new economy, we must reach beyond our own borders, to shape
the revolution that is tearing down barriers and building new
networks among nations and individuals, economies and cultures:
globalization. It is the central reality of our time. […]We
must be at the center of every vital global network, as a good
neighbour and partner. We cannot build our future without helping
others to build theirs.