Le pouvoir intellectuel dans la France d'aujourd'hui
Par Christian Julienne, Président de Héritage
et Progrès
Importance du monde des idées.
Identifier le pouvoir intellectuel, analyser le magister qu'il
exerce, connaître les courroies de transmission entre ce magister
intellectuel et la société civile est un objectif d'une grande
importance. Antonio Gramsci, philosophe, leader du parti communiste
italien dans les années 1930, a analysé avec beaucoup de profondeur
et de pertinence le rôle du pouvoir des idées dans l'évolution
politique d'un pays. Il existe un " continuum " évident disait-il,
entre le monde de la pensée - philosophie, ethnologie, sociologie
- le monde de la vulgarisation - essayistes, journalistes -
le monde des leaders d'opinion de fait - leaders religieux,
acteurs, chanteurs, cinéastes, sportifs - et les masses populaires
qui font et défont les majorités politiques d'un pays. Gramsci
prenait en quelque sorte le contre-pied de Lénine, théoricien
de la prise du pouvoir par une petite minorité de révolutionnaires
professionnels. Dans une société développée - bien différente
de la Russie de 1817 - Gramsci estimait à très juste titre que
le pouvoir ne pouvait être conquis que par l'élection et que
l'opinion populaire était déterminée par les couches intermédiaires
des leaders naturels de la société civile, eux-mêmes influencés
par les grands penseurs de leur époque.
S'intéresser au pouvoir idéologique n'est pas vain, au contraire.
François Mitterrand s'est beaucoup appuyé sur lui pour unifier
et conquérir la gauche. Le mépris affiché par Jacques Chirac
pour le monde des idées explique sans doute la vacuité de la
politique de droite depuis trente ans.
Entre Tocqueville et Marx, pas de troisième voie
De 1850 à 1970, deux grandes philosophies politiques se sont
affrontées : celle de Tocqueville prolongée en France par Bertrand
de Jouvenel, Raymond Aron, Jean-François Revel, Pierre Manent,
R. Boudon et celle de Karl Marx. Il est d'ailleurs assez significatif
que Marx ait eu beaucoup d'exégètes et de disciples, marxologues
et marxistes de toute sorte mais aucun grand philosophe de sa
mouvance, développant des thèmes novateurs. Né au milieu du
19ème siècle, le marxisme est mort idéologiquement dans les
années 1960 avec les révoltes hongroises, polonaises et tchèques,
les dissidents intellectuels russes, l'échec économique et social
du système soviétique. 1990 n'a été que la concrétisation de
cet échec.
En fait, il n'y avait ni troisième voie, ni seconde après la
révolution libérale du siècle des lumières et des années 1800,
concrétisées de façon magistrale par Tocqueville. La pensée
des deux derniers siècles peut être résumée par un seul mot
: l'individualisme, c'est-à-dire le règne de l'individu, unité
de référence fondamentale pour lui-même comme pour la société.
C'est l'individu qui décide de son métier, choisit son conjoint,
assume ses opinions et ses croyances, exige un état de droit
pour le protéger et demande à la société de lui fournir le minimum
vital et culturel auquel il estime avoir droit.
Tout au long des deux derniers siècles trois forces s'étaient
opposées au règne de l'individu : les religions, les socialismes
et, assez curieusement, ce qu'on a appelé la nouvelle Droite
(Alain de Benoît), mais ce dernier mouvement est resté très
marginal. Le socialisme en tant qu'idéologie unifiée ayant quasiment
disparu, seules les religions pouvaient constituer un contrepoids
important à la philosophie de l'individualisme. On le voit bien
avec la religion musulmane, les intégrismes chrétiens mais aussi
l'indouisme et le poids du confucianisme en Chine.
La force des religions chrétiennes - le catholicisme comme les
protestantismes réformateurs - a été d'accepter l'impérialisme
de l'individu et de s'inscrire dans ce cadre pour continuer
à prêcher l'importance d'une métaphysique " kantienne ". L'excellent
livre de Marcel Gauchet " Le désenchantement du monde " illustre
cette évolution.
La pensée contemporaine est libérale.
Tocqueville ayant définitivement gagné, il était naturel que
toute la pensée contemporaine soit une pensée libérale, au sens
très large et non au sens politique du terme. Les grands philosophes
et sociologues contemporains sont tous de grands libéraux :
Raymond Boudon, Louis Dumont, Emile Durkheim, Norbert Elias,
F. Von Hayek, Georges Lipovetsky, Karl Popper, sans doute le
plus grand, Georges Simmel, Max Weber. Pour la période plus
récente, (voir plus bas).
L'économie, libérale dès son origine, s'est développée naturellement
dans le même sens. Le marxisme a été une très petite exception
- hélas très importante par ses relais médiatiques et politiques
- dans un courant d'analyse qui a toujours posé comme principe
que tout ensemble économique fonctionnait sur des individus
libres, rationnels ou croyant l'être, en tout cas assumant leur
décision de consommations, d'épargne, d'investissement et leur
envie d'entreprendre. Aucun économiste sérieux ne placerait
aujourd'hui au même niveau Marx et Schumpeter. Et ce n'est pas
un hasard si le seul Français couronné d'un Nobel d'économie
ait été Jacques Rueff et si les 25 derniers Nobel ont été décernés
à des économistes américains tous fort éloignés du marxisme
et du keynésianisme. Et tous les économistes français d'une
certaine taille sont peu ou prou libéraux, même s'ils affichent
des opinions politiques socialistes comme Piketty, Fitoussi
ou Daniel Cohen. Citons notamment Alain Cotta, Elie Cohen, Christian
de Boissieu, Michel Didier, Michel Godet, Bertrand Jacquillat,
Serge Kolm, Henri Lepage, Jacques Lesourne, Béatrice Majnoni
d'Intignano, Edmond Malinvaud, Jacques Plassart, Françpos Rachline
Jean-Jacques Rosa, Pascal Salin, Philippe Simonnot, Christian
Saint-Etienne et la quasi-totalité du " cercle des économistes
".
Sachant le poids de la philosophie et de l'économie dans la
pensée, il n'est pas anormal de constater que, sciences politiques,
en géographie humaine, en histoire, en ethnologie on retrouve
les mêmes tendances et les mêmes dominantes libérales. En toute
objectivité, les grands noms de l'intelligentsia appartiennent
à cette mouvance (cf. encadré). Certes, un courant intellectuel
important cherche, à côté du courant libéral, à constituer une
véritable doctrine sociale-démocrate, fondée sur des idées socialistes
radicalement différentes de celles des marxistes.
Mais la pensée sociale démocrate est beaucoup mieux relayée.
Il est intéressant d'analyser la résonance de ce courant social-démocrate
dans l'opinion et plus encore de son aile gauche que l'on peut
baptiser " alter-mondialiste ". Le Nouvel Observateur et un
certain nombre d'intellectuels importants, comme Jacques Julliard,
Pierre Rosanvallon, R. Castel, François Dubet, Monique Canto-Sperber,
Pierre Bourdieu, Edgar Morin, Jacques Donzelot animent ce courant
appuyé sur une grande revue mensuelle " Esprit ". Ces idées
sont beaucoup mieux relayées par les grandes revues intellectuelles
et surtout par la presse et notamment la presse lue par les
leaders d'opinion culturels, artistiques, populaires, ce qui
lui donne le poids et l'importance que décrivait Gramsci.
Quelques grands penseurs d'aujourd'hui
Philosophie : Chantal Delsol - Luc Ferry - Alain Finkielkraut
- Marcel Gauchet - François Georges - André Glucksmann - Jean-Claude.
Guillebaud - François Julien - B Kriegel - Alain Laurent - E
Levinas - Bernard-Henry Levy - Michel Onfray - Paul Ricoeur
- Alain Renaut - Patrick Simon - Tzedan Todorov
Sociologie - Ethnologie : Michel Augé - Philippe Beneton
- Alain Besançon - Louis Dumont - Jean-Pierre. Dupuy - Claude
Fouquet - Gilles Keppel - Marc Lazar - Simon Leys - Henri Mendras
- Philippe Raynaud - Philippe Roger - Jean-Claude Ruffin - Dominique
Schnapper - Michèle Segalen - Evelyne Sullerot - Pierre-André
Taguieff - Jeannine Verdes leroux - Paul Yonnet
Philosophie et Sciences politiques : Jean Baechler -
Nicolas Baverez - Yves Canac - Jean-Claude. Casanova - Alain
Gourdon - Thierry Jean-Pierre - P-P. Kaltenbach - Pierre Manent
- Philippe Mayer - Yves Meny - Yves Roucaute - Marc Sadoun -
Alain-Gérard Smala - Guy Sorman - Laurent Cohen-Tanugi - Thierry
Wolton
Histoire : Pierre Behar - Fernand Bouthillon - Fernand
Braudel - Hélène Carrère d'Encausse - Pierre Chaunu - Stéphane
Courtois - François Fejtö - Marc Fumaroli - François Furet -
Raoul Girardet - Philippe Hassner - André Kaspi - Emmanuel.
Leroy Ladurie - P Levy - Bernard Lugan - Jacques Marseille -
Pierre Rigoulot - Philippe Vendryes - Nicolas Werth
Critiques littéraires : Elisabeth Levy - Georges Liebert
- Christophe Mercier - Philippe Muray - Maryvonne de Saint-Pulgent
- Georges Steiner - Vladimir Volkoff
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