"Votre devoir est de vous taire"
Auteur : Alain Etchegoyen *
Le 27 octobre 2005, une dépêche AFP apprend à Alain Etchegoyen
la suppression brutale du Commissariat au Plan, qu'il dirige
depuis deux ans, et dont le rôle est de suggérer les grandes
orientations de l'Etat. Le Premier Ministre, Dominique de
Villepin n'a pas cru bon de l'en informer. Ce livre est la
réponse d'Alain Etchegoyen. Au Premier ministre, mais aussi
à l'appareil politique tout entier, qu'il dévoile sous son
aspect le plus inattendu : sa dimension profondément humaine.
Conseiller personnel de Claude Allègre à l'Education nationale,
appelé au Plan par Jean-Pierre Raffarin, c'est en philosophe
engagé qu'il rapport de son voyage en politique un carnet
de croquis et de réflexions. Francis Mer, Lionel Jospin, Ségolène
Royal, Jack Lang, Luc Ferry, Xavier Darcos, Christine Boutin,
François Bayrou, Jean-Louis Borloo, mais aussi Nicolas Sarkozy
et Martine Aubry, sont ici saisis dans la vérité de leur caractère.
Entre enthousiasme et déconvenue, Alain Etchegoyen souligne
le déséquilibre croissant entre l'ambition personnelle et
l'intérêt général, le temps électoral et le temps de la réforme,
le processus de décision et l'urgence de médiatisation. Un
véritable audit de notre démocratie, à l'heure des défis et
des grands rendez-vous politiques.
*Né en 1951 à Lille, Alain Etchegoyen est professeur de
philosophie et consultant. Normalien, agrégé de philosophie,
il enseigne en classes préparatoires au Lycée Louis-Le-Grand
ainsi qu'en ZEP à Gennevilliers. Administrateur du groupe
Usinor (1995-2002), il a été conseiller personnel de Claude
Allègre, ministre de l'Education et de la recherche et Commissaire
au Plan (2003-2005).
Extraits
Adeux occasions très différentes, j'ai travaillé au sommet
de l'Etat. Une première fois, pendant quatre ans, sous la
gauche, de 1997 à 2001. Une seconde fois, pendant deux ans
et demi, sous la droite, de 2003 à, 2005. C'est beaucoup dans
une vie, c'est peu au regard de l'Histoire. J'ai joué un rôle
modeste, mais j'ai participé à certaines décisions et connu
quelques hommes et femmes. Dans les deux cas, je n'avais rien
demandé, donc je ne devais rien à personnes et j'ai pu rester
libre, n'étant jamais débiteur. (…) Quelque difficiles qu'aient
été les dénouements de ces activités que je peux dire politiques,
je n'en garde nulle rancoeur, nul ressentiment, car j'y ai
appris quantité de choses que j'ignorais. Du meilleur au pire.
(…) Néanmoins, plus j'ai pénétré le monde politique, plus
j'ai été sensible aux hommes et aux femmes qui le composent
et le font vivre.
Dominique de Villepin, Decidor Terminator
J'ai trop peu connu Dominique de Villepin - et dans des circonstances
si particulières ! - pour émettre un avis pertinent sur l'homme.
Je peux seulement dire les craintes qu'il m'inspire (…). D'abord
on sent qu'il n'aime guère autrui. Ceux-là mêmes qui l'admirent
me l'ont répété : son mépris, son indifférence, sa hauteur
constituent la principale faiblesse de son caractère. C'est
précisément cette hauteur qui m'a d'abord séduit, à distance.
Je suis convaincu que les Français aiment la hauteur, le beau
parler, le port altier (…) Il ne faut pas beaucoup de temps
pour prendre conscience de l'infini fossé qui peut exister
entre Dominique de Villepin et la réalité sociale de notre
pays. Les banlieues lui sont plus inconnues que les forêts
impénétrables de l'Afrique ou les Papous de Nouvelle-Guinée.
Je pense qu'il est bien plus dangereux que ne l'a d'abord
pensé une gauche tout occupée à diaboliser Nicolas Sarkozy
- du moins jusqu'à l'affaire du CPE. Ses décisions concernant
l'emloi sont très significatives. Villepin n'écoute que d'une
oreille. Il saisit mal la dimension politique de ses initiatives.
Il se gargarise de statistiques fragiles. On n'aborde pas
la France, le marché de l'emploi par le seul droit du travail.
On ne fera croire à personne que la cause principale du chômage
ce sont les hommes et les femmes qui recherchent un emploi.
La politique menée par Villepin va toujours dans le même sens.
On n'y perçoit aucun message à destination des entreprises.
Rien de nouveau sous le soleil. On n'améliore guère les formes
d'aides aux entreprises petites et moyennes. On ne suggère
pas d'autres stratégies industrielles que celle des pôles
de compétitivité.
Claude Allègre, le grand innovateur maladroit
Après tout, peut être est-il parfois utile de ne pas voir
d'emblée les faiblesses et les défauts d'un homme politique.
Cette carence permet d'en mesurer d'abord toutes les vertus.
Or, Claude Allègre n'en manque pas. C'est un être étonnant.
J'ai connu peu d'hommes politiques qui aient tant d'idées
intéressantes, novatrices et porteuses d'avenir. Il reste
l'un des derniers entrepreneurs dans le monde politique. Il
a le sens du risque. Il admet parfaitement qu'on le critique.
Je n'ai jamais eu à me censurer face à lui. Comme ministre,
je ne l'ai jamais connu sectaire. C'est un homme capable de
prendre son bien où il le trouve. Je lui ai fait rencontrer
Francis Mer, avec qui il a pu collaborer sans état d'âme.
Deux tempéraments difficiles, capables ensemble de faire jaillir
des étincelles comme le frottement d'aciers trempés. Ces deux-là
auraient dû continuer à travailler ensemble. Ils aiment l'affrontement
et savent en retirer le meilleur. Claude Allègre est un homme
exceptionnel. Quel dommage qu'il soit si " malpoli " ou, comme
on dit, si mal dégrossi. Son langage, ses comportements ont
entamé son efficacité de façon catastrophique. Quand on le
connaît bien, on sait qu'il retient tout ce qu'on lui dit.
Le problème c'est que con interlocuteur à toujours le sentiment
de ne pas être écouté..
Ségolène Royal. Pourquoi dit-on encore "sage comme une
image" ?
Sa consécration dans les sondages et sa stratégie présidentielle
ma laissent très perplexe. A maints écrits et déclarations,
je crois reconnaître la femme que j'ai croisé sous Jospin
; une expérience qui restera parmi les deux ou trois plus
décevantes et plus pénibles que j'ai faites dans le monde
politique. (…) J'ai toujours eu du mal à aborder les questions
de fond avec Ségolène Royal, qui ne pensait qu'à faire des
" coups ". Elle aime occuper la scène médiatique et n'est
d'ailleurs pas dénuée de charme. Elle sait aussi percevoir
les faiblesses d'une gauche maladroite. Aussi aborde-t-elle
souvent les questions familiales. C'est intelligent et adroit
(…) Mais Ségolène Royal est vraiment parasitée par les questions
d'images qui l'obsèdent. (…) Ségolène Royal a plusieurs cartes
en main : être une " femme féminine ", se situer en dehors
des idéologies, n'avoir jamais occupé une fonction qui justifie
des décisions impopulaires, tenir quelques thèmes rassembleurs.
Elle est redoutable. Elle me confirme l'idée que l'expression
" sage comme une image " est un oxymore. Blog, amélioration
physique, retenue verbale, déplacement dans les régions, occupation
médiatique, choix des sujets marginaux : tout est organisé
pour peaufiner son image. Je reconnais que c'est assez bien
fait. (…) "
La mayonnaise prend ", dit-on de plus en plus. Je suis
convaincu qu'elle tournera avant les échéances décisives.
Lionel Jospin, l'impénétrable arrogance du bon droit
Dans toutes les circonstances où j'ai pu discuter avec Lionel,
il évitait toujours les sujets politiques. Il ne fit qu'une
seule exception, quand il songeait à se séparer de Claude
Allègre. J'étais admiratif devant sa capacité à s'abstraire
de ses soucis et occupations. Jamais je ne l'ai vu, un soir,
dérangé par un coup de téléphone. On évoque souvent, chez
lui, une sorte de raideur. C'est vrai qu'il ne se laisse jamais
aller à des confidences un peu drôles ou çà des allusions
qui mettraient en valeur un certain sens de l'humour.
Nicolas Sarkozy, l'énergie et le sens politique menacés
par la facilité
Spontanément, la tradition politique ne me rend pas proche
de Sarkozy. Pourtant, il me fait penser à Martine Aubry. Ils
ont le même parler franc, direct. Ils sont capables de contredire
les idées reçues dans leur milieu ou leur parti. Ils me semblent
faire partie des hommes et femmes politiques les plus libres
de ce pays : en ce sens ils peuvent mener leurs soutiens au-delà
des préjugés et des idées reçues qui animent souvent leur
camp. C'est pourquoi, ils peuvent être si décevants quand
ils utilisent la langue de bois, adhèrent à une idéologie
commune et parlent à contre-coeur, comme leur positon politique
l'exige. En tant que ministre de l'Intérieur, en 2002, Sarkozy
a pris des initiatives d'une autre qualité que celles de son
prédécesseur, Daniel vaillant. Je ne crois pas qu'il ait seulement
plaisir à prendre la gauche à contrepied en supprimant la
double peine pour les immigrés, en fermant Sangatte, ou en
proposant le droit de votre pour les immigrés aux municipales.
S'il est capable d'une rupture, c'est probablement celle-là
: larguer les préjugés, prénotions ou préventions de son propre
camp sur quelques questions majeures - notamment les questions
dites " de société " - et agir librement en fonction de ce
qu'il juge le meilleur, sans tenir compte des " arriérés "
qui éructent dans son camp.
Avec l'aimable autorisation des Editions de l'Archipel
"Votre devoir est de vous taire" - Carnets de voyage d'un
philosophe à gauche et à droite - Alain Etchegoyen - 262 pages
- 18,95 euros