Entretien avec Gilles Teisseyre, Président
Arcturus Group, société de conseils à
Bruxelles
Quelle est aujourd'hui la réalité du lobbying à Bruxelles
?
Bruxelles, comme Washington, est une ville de lobbying par
excellence. Le lobbying y fait figure d'économie locale et
regroupe, au sens large, les représentants des industries,
des fédérations et des syndicats, les cabinets de lobbying,
les agences de relations publiques et de communications et
les cabinets d'avocats qui, d'une façon ou d'une autre, pratiquent
le lobbying. C'est un fait complètement accepté, sans comparaison
avec Paris où le lobbying fait figure d'exotisme. La représentation
anglo-saxonne y est très dominante, tant du point de vue de
la représentation industrielle que des cabinets de conseil.
Les Allemands sont très actifs au sein de leurs fédérations
et de leurs régions (Länders) dont les représentations sont
près de 5 à 20 fois plus grosses en moyenne que leur homologues
des régions françaises. Les Italiens sont très introduits
dans les réseaux de chambres de commerce et les structures
agricoles, ainsi que les Espagnols. Depuis quelques temps
également, on constate une recrudescence de la présence des
Russes à Bruxelles, concomitante avec l'implication croissante
de Moscou dans les dossiers énergétiques et commerciaux.
La Commission européenne souhaite réglementer l'activité
du lobbying par un système d'enregistrement volontaire et
par l'élaboration d'un code de déontologie. Qu'en pensez-vous
?
Le projet de la Commission relève en grande partie d'une "
auto discipline " déjà largement pratiquée par les professionnels.
Dans ce métier, il est essentiel d'avoir un rapport de confiance
avec nos interlocuteurs publics, c'est une relation de long
terme dans un microcosme ou tout le monde entend parler de
tout le monde. Un écart coûte très cher, très vite, et pour
longtemps. La transparence est importante, mais elle doit
s'appliquer à tous les acteurs susceptibles de pratiquer une
approche de lobbying : les lobbyistes " déclarés ", comme
les avocats et les agences de communications. Il est absolument
légitime que nos interlocuteurs disposent d'un " pouvoir d'information
" vis-à-vis de ceux qui les sollicitent et puissent s'assurer
de la déontologie de leurs pratiques. Mais, comme pour les
avocats, il faut également veiller à ce qu'une certaine confidentialité
des informations soit respectée vis-à-vis des tiers. Un équilibre
souple doit être trouvé pour éviter que la réglementation
ne produise de nombreux dérapages et contournements.
A de nombreuses reprises, on a mis en cause la faiblesse du
lobbying français à Bruxelles. Comment l'expliquez-vous ?
En ce qui concerne la profession de lobbyiste, les Français
sont la plupart du temps aussi efficaces que leurs collègues
étrangers. Toutefois, on constate encore une trop forte propension
à jouer les " réseaux français " au mépris de la réalité communautaire
qui comporte 25 à 27 Etats-membres emprunts de cultures et
d'influences historiques complexes et spécifiques. Pour se
mouvoir efficacement dans cette complexité, il faut entrer
dans ces cultures et savoir bâtir les alliances appropriées.
Nous sommes un cabinet français, mais 70% de nos collaborateurs
sont originaires d'au moins 11 Etatsmembres. Cela permet d'adapter
la problématique d'une entreprise française à toutes les sensibilités
du processus de décision Communautaire. De la même façon,
le poids de la France s'est dilué dans un ensemble plus large
qui nécessite de recourir à des stratégies de coalition au
Conseil. Notre politique européenne, trop souvent déterminée
par nos contradictions nationales, indiffère, quand elle n'exaspère
pas nos partenaires européens et il est vrai que depuis le
" Non " à la Constitution, nous sommes un peu " au piquet
". Toutefois, si la France reprend l'initiative sur le projet
européen, dès lors qu'elle le fera en coopération avec ses
partenaires, elle sera bien accueillie par une Europe qui
ne peut se projeter que si on lui donne un cap et par les
français eux-mêmes qui semblent plus désorientés par notre
absence de vision européenne que par l'Europe elle-même.