Gouvernance d'entreprise : des évolutions
rapides et solides
Trois ans après la loi de sécurité financière en France et
la loi Sarbanes-Oxley aux Etats-Unis, où en est aujourd'hui
est la gouvernance d'entreprise ? Les réformes engagées semblent
porter rapidement leurs fruits. Tour d'horizon des principales
évolutions de ces cinq dernières années.
Même s'ils ne sont pas la seule cause de la mutation de l'information
financière, les scandales d'Enron WorldCom et de Parmalat
qui ont défrayé la chronique ces dernières années, auront
au moins eu deux mérites. Tout d'abord celui d'amorcer une
clarification de la gestion des entreprises au quotidien.
Ensuite, la vertu de définir et de développer un nouveau type
de gestion d'entreprise, le gouvernement d'entreprise (corporate
governance) qui peut être défini comme " le processus d'élaboration
et de contrôle des décisions d'une direction de société ".
Ces affaires retentissantes ont fait comprendre aux responsables
économiques et politiques la nécessité de posséder une information
financière fiable. Si nos partenaires américains ont fait
le choix de règles très contraignantes et lourdement sanctionnables,
les autorités publiques françaises ont, elles, adopté une
démarche plus nuancée comportant d'importantes innovations
comme la création du Haut commissariat des commissaires aux
comptes (HCCC) mais faisant aussi une part à la responsabilité
des acteurs.
Obligation de transparence
Très concrètement, la loi mais aussi l'autorégulation (via
l'Autorité des marchés financiers) ont favorisé l'émergence
de ce nouveau mode de direction et de gestion. Ainsi la loi
sur les nouvelles régulations économiques du 15 mai 2001 (NRE)
a posé le principe de la dissociation des fonctions du conseil
d'administration et de directeur général (tout en permettant
un cumul des deux fonctions). La loi NRE a aussi imposé une
plus grande transparence sur les conventions réglementées,
les risques sociaux et environnementaux, de même qu'elle a
encadré la rémunération des mandataires sociaux, y compris
sous la forme de stocks-options.
La loi de sécurité financière du 1er août 2003 (LSF) a poursuivi
la réforme engagée et a en particulier corrigé le cadre du
contrôle légal des comptes et mis de nouvelles obligations
de transparence à la charge des entreprises et des investisseurs
institutionnels. Pour les sociétés cotées, il s'agit principalement
de la publication des transactions des dirigeants sur les
titres de leur société et surtout l'obligation d'établir un
rapport sur le contrôle interne et le gouvernement d'entreprise.
Les commissaires aux comptes doivent également présenter leurs
observations sur la partie du rapport du président consacrée
aux procédures de contrôle interne relatives à l'élaboration
et au traitement de l'information comptable et financière.
Les investisseurs, en particulier les sociétés de gestion
de portefeuille ont l'obligation " d'exercer les droits attachés
aux titres détenus par les Organismes de placement collectif
en valeurs mobilières (OPCVM) " et de rendre " compte de leurs
pratiques en matière d'exercice de droits de vote ". Les sociétés
de gestion doivent en particulier se justifier auprès des
porteurs de parts ou actionnaires des OPCVM dès lors qu'elles
n'exercent pas ces droits de vote.
Sincérité et exactitude
Tout récemment, la loi pour la confiance et la modernisation
de l'économie du 26 juillet 2005 a renforcé la transparence
de la rémunération des dirigeants. Cette disposition est consécutive
à l'émoi suscité dans l'opinion par le montant des indemnités
de départ de certains dirigeants. Cette loi, dite " Loi Breton
", renforce l'information des actionnaires sur le détail des
rémunérations des dirigeants. Comment ? Elle impose d'insérer
dans le rapport de gestion tous les éléments constitutifs
de cette rémunération : fixes, variables, exceptionnels ainsi
que les critères les ayant déterminés. Cette loi impose en
outre aux Commissaires aux comptes d'attester dans leur rapport
l'exactitude et la sincérité des informations du rapport de
gestion relatives aux rémunérations des dirigeants.
Validation et certification
D'autre part, les pressions économiques contraignent les entreprises
à revoir leurs modèles d'organisation du travail afin de favoriser
la création de savoirs et d'accroître leur réactivité face
à un environnement extérieur de plus en plus instable. Beaucoup
d'entre elles inscrivent leur action dans la Responsabilité
sociale des entreprises (RSE), pendant naturel de la gouvernance
d'entreprise, qui s'inscrit dans le cadre de la stratégie
nationale de développement durable adoptée le 3 juin 2003.
Cette RSE recoupe les notions de protection de l'environnement,
de droit des affaires, de droits de l'Homme, de droit du travail,
de relations avec les partenaires de l'entreprise et de principes
moraux et les valeurs de l'entreprise. De nombreuses normes
juridiques sont ici à l'origine de cette RSE en particulier
la loi sur l'épargne salariale (19 février 2001) dont les
offres sont aujourd'hui labellisées ; la loi NRE qui invite
à une démarche stratégique et la mise en place d'outils de
mesure de l'impact social et environnemental des activités
de l'entreprise. Selon le ministère du Travail, la loi NRE
a accéléré en France le débat sur " le besoin de validation
et de certification des données à caractère sociétal ". La
loi du 17 juillet 2001 instituant un fonds de réserve pour
les retraites stipule également que la politique de placement
du fonds doit " prendre en compte des considérations sociales,
environnementales et éthiques ". Enfin, l'obligation pour
le président du conseil d'administration ou de surveillance
de rendre compte, dans un rapport joint au rapport annuel,
des conditions de fonctionnement du conseil et des procédures
de contrôle interne (LSF de 2003) relève de cette même volonté
de transparence et d'information et s'inscrit pleinement dans
la RSE.
" Regulatory fatigue "
Si chacun reconnaît que la gouvernance d'entreprise et la
RSE permettent d'encourager la performance en matière de prévision
et de gestion des risques, d'aider à l'évolution des comportements
dans des domaines où le droit existant est mal appliqué, certains
s'inquiètent de l'amplitude prise par ces deux phénomènes.
Ainsi Michel Prada, président de l'AMF s'est-il inquiété,
en novembre 2005 d'entendre, sur toutes les grandes places
financières, " des voix s'élever pour parler de "regulatory
fatigue", pour demander sinon une pause de la régulation du
moins l'adoption systématique de la démarche coûts-avantages
avant l'instauration de toute nouvelle règle ".
Valorisation sur les marchés
L'interrogation sur la gouvernance s'élargit, elle quitte
le seul terrain de la relation entre dirigeants et actionnaires
des sociétés cotées pour investir le monde des fonds, pour
questionner la relation d'agence entre ceux qui confient leur
argent et ceux qui le gèrent. La gouvernance d'entreprise
doit respecter les subtils équilibres entre les pouvoirs respectifs
des actionnaires et des dirigeants, ainsi que les différents
moyens de contrôle dont disposent les actionnaires, les salariés,
ou des acteurs externes, en particulier les auditeurs. C'est
cette gouvernance que le ministre de l'Economie et des Finances,
Thierry Breton, a résumée le 29 novembre dernier en clôture
des entretiens de l'Autorité des marchés financiers par cette
formule : " Faire ce que l'on dit, dire ce que l'on fait
". Il sait sans doute mieux que tout autre, en sa qualité
d'ancien PDG de France Telecom, qu'en raison de la généralisation
croissance de la séparation entre propriété et direction de
l'entreprise cotée, la qualité du gouvernement d'entreprise
et sa transparence sont devenues des éléments importants de
la valorisation de l'entreprise vis-à-vis du marché. Christophe
Soulard
* Rapport sur la responsabilité sociale des entreprises
- IGASDARES - Mars 2004.