Entretien avec Colette Neuville, de
l'Association de défense des Actionnaires Minoritaires
(ADAM)
Quelle est votre vision de la gouvernance d'entreprise ?
La gouvernance c'est de savoir comment sont gouvernées les
entreprises, par qui et au profit de qui ? Sur le sujet, il
y a des tas de discours assez convenus. Or dans les faits,
on observe des pratiques qui n'ont rien à voir avec ce qui
est énoncé dans ces discours. Dans la théorie, il y a les
assemblées générales d'actionnaires composées de propriétaires
ou de délégués de propriétaires - les propriétaires en direct
ne représentent que 10% de la capitalisation boursière les
90% restants sont des organismes de placements collectifs,
puis vient le conseil d'administration formé de délégués des
propriétaires et enfin en haut de l'échelle, il y a les dirigeants
qui sont les délégués du conseil d'administration. Voilà pour
la théorie. Mais d'emblée on se heurte à la question de capitalisme
par délégation qui n'est pas tellement prise en compte dans
le modèle convenu.
On constate alors qu'il y a de plus en plus de court-circuitages
de ces différents étages, notamment par les grands actionnaires.
Ces derniers ne souhaitent qu'une seule chose : rencontrer
directement les dirigeants en vue d'imposer leur stratégie.
Contrairement à ce que l'on nous dit, la stratégie ne s'élabore
pas à l'intérieur de l'entreprise mais bien à l'extérieur.
C'est ce que l'on appelle l'activisme actionnarial.
Peut-on y voir un progrès du pouvoir de l'actionnaire
?
Je ne sais pas si on peut appeler ça un progrès mais je pense
que cela est dû à une évolution dans le temps. On est passé
d'un actionnariat institutionnel peu actif à la prise de pouvoir
par un actionnariat actif bien décider à intervenir dans la
stratégie des entreprises sans pour autant passer par les
canaux traditionnels de la gouvernance, c'est-à-dire sans
passer par les assemblées générales. C'est la première tendance.
La seconde, encore peu perceptible mais qui est une nouveauté
concerne l'arrivée des créanciers dans la gouvernance. Dans
les faits, un créancier n'a pas à intervenir. Il a seulement
des garanties sur la société mais pas de pouvoir. Or, au fur
et à mesure que l'on externalise de plus en plus d'éléments
du bilan, il n'y a plus beaucoup d'actifs sur lesquels on
peut prendre des garanties. Les créanciers ne se garantissent
donc plus sur les actifs mais sur les activités. Ils demandent
du pouvoir. Ce qui est frappant, c'est de voir un créancier
qui a du pouvoir dans une société, y compris dans le comité
des engagements donc sur la stratégie de la société alors
qu'il n'a ni le risque, ni les obligations d'un actionnaire.
C'est une évolution de la gouvernance que je ne critique pas
mais que j'observe et que la loi devrait encadrer.
Tout cela induit-il un changement dans vos actions ?
Oui bien sûr. Dans une première phase nous agissions comme
une association de défense, en réaction à des situations dans
lesquelles on avait le sentiment que le droit des actionnaires
n'était pas respecté. Désormais, la majeure partie de nos
actions relèvent de l'activisme et non plus de la défense.
Nous intervenons dans des situations où il n'y a pas forcément
d'atteinte aux droits mais où il y a possibilité d'augmenter
la valeur. Agir pour améliorer la productivité du système
me parait être plus productif. Le rôle de l'actionnaire ne
doit pas être passif. Un actionnaire est un associé, il a
le pouvoir et le devoir de réfléchir à la situation et de
pousser dans le sens de l'intérêt général. Donc de s'impliquer
dans la gouvernance.