Crise des institutions ou crise de confiance
politique ?
Par Didier Maus, Professeur associé à l'université
de Paris I, Codirecteur de la Revue française de droit
constitutionnel
L'élection, le 10 mai 1981, de François Mitterrand à la présidence
de la République a constitué un événement considérable : après
vingt-trois ans d'une filiation, légitime ou illégitime entre
le général de Gaulle, Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing,
nous étions certains de changer complètement d'ambiance politique.
Je me suis beaucoup interrogé, dès 1981, et je continue à
m'interroger d'ailleurs, sur le point de savoir quel est le
François Mitterrand qui a exercé la fonction de Président
de la République pendant quatorze ans. Est-ce celui du Coup
d'État permanent de 1964, ce livre qui a été la plus extraordinaire
critique, la plus percutante, la mieux argumentée et la plus
efficace de toutes celles qu'on a lues depuis quarante-huit
ans sur la Constitution de 1958, auquel cas on aurait pu penser
qu'il allait mettre en oeuvre ce qu'il avait pensé à une autre
époque et qu'on sortirait du coup d'État permanent grâce à
lui ? Ou est-ce le François Mitterrand qui, dans son message
au Parlement le 8 juillet 1981, s'adresse comme suit aux députés
: " J'ai dit à plusieurs reprises que mes engagements constituaient
la charge de l'action gouvernementale. J'ajouterai : puisque
le suffrage universel s'est prononcé une deuxième fois, ils
sont devenus la charte de votre action législative. Vous les
connaissez et je n'y reviens pas ". On n'a jamais défini
aussi bien ce qu'est la liaison Président de la République/
Gouvernement/majorité de l'Assemblée nationale qu'à travers
ces quelques mots.
Nous allons fêter en octobre prochain les quarantehuit ans
de la constitution de 1958. Elle a été révisée dix-neuf fois
; c'est un record. Elle le sera encore quelques fois avant
l'année prochaine ou après, je n'en sais rien, si les conditions
politiques le permettent. Avec un peu de chance nous en serons
à vingt-deux, vingt-trois ou vingt-cinq révisions. Il en découle
la question de savoir si nous avons la même Constitution qu'à
l'origine ou non ?
En même temps, cette constitution stable et changeante a quand
même permis de traverser des péripéties extraordinaires. Quand
je lis dans les journaux ou quand j'écoute un certain nombre
d'hommes politiques affirmer que nous vivons " la faillite
d'un système ", il ne faut quand même pas exagérer. La Constitution
de la Vème République a permis de traverser la deuxième phase
de la guerre d'Algérie ; elle a permis que le pouvoir reprenne
le dessus lors des événements de mai 1968. Elle a permis de
surmonter l'alternance ; elle a permis de faire face à la
cohabitation. Celle-ci n'est pas une solution idéale, nous
en sommes d'accord, mais les électeurs sont ce qu'ils sont.
La France a quand même été gouvernée sans qu'il y ait de vide.
Elle a également permis de faire face à un certain nombre
de crises politiques ou sociales importantes, comme celle
de l'automne 1995. Je crois qu'il ne faut pas exagérer ce
qui se passe aujourd'hui. Il faut même avoir un regard très
serein sur l'histoire et sur ce qui s'est passé depuis quarante-huit
ans.
Y a-t-il une crise institutionnelle ?
Très franchement, je ne la vois pas. Je ne la vois ni dans
la durée ni aujourd'hui. Y a-t-il des pouvoirs publics qui
sont dans l'incapacité d'accomplir leur mission ? Nous ne
sommes quand même pas à la fin de la IVème République où la
France était sans gouvernement pendant des périodes d'un mois
! Peut-être les gouvernements gouvernentils mal ? Peut-être
les majorités soutiennent-elles mal les gouvernements dont
elles sont la base nécessaire ? Mais du point de vue du fonctionnement
des institutions il n'y a rien à relever. L'une des grandes
vertus de la Vème République est claire : aucun grand projet
politique d'un gouvernement majoritaire n'a été enlisé par
une coalition parlementaire ou par des mécanismes parlementaires.
De ce point de vue là l'efficacité a été totale. Certains
ont regretté en 1981 que la Gauche fasse adopter un certain
nombre de réformes. D'autres, pas les mêmes, ont regretté
en 1986 qu'on revienne dessus et ainsi de suite… Il s'agit
quand même d'un signe d'efficacité du système institutionnel.
Il y a à l'article 20 de la Constitution une courte phrase,
la plus belle que je connaisse en droit constitutionnel sur
le rôle d'un gouvernement : " Le gouvernement détermine et
conduit la politique de la Nation ". On ne peut pas faire
plus court. Et bien oui ! Depuis 1958, depuis janvier 1959,
lorsque le général de Gaulle est arrivé à l'Elysée et Michel
Debré à l'Hôtel Matignon, le gouvernement de la République,
quel qu'il soit, a déterminé et conduit la politique de la
Nation. Il a été soutenu pour cela par une majorité à l'Assemblée
nationale ; le reste en découle. Est-ce trop efficace ? Peut-être.
Est-ce que le dialogue entre la majorité et le gouvernement
fonctionne bien ? Je vous répondrai " non " quelque soit la
majorité du moment. Mais, en même temps, on ne peut pas mettre
au passif de la Constitution ce qui n'est en réalité que la
volonté de ses auteurs. Cette constitution a permis à la France
d'être gouvernée.
Quand on change de majorité, le nouveau gouvernement est nommé
en quelques heures. Certains ont l'air de penser que la situation
allemande ou italienne est meilleure. Je trouve que la situation
dans laquelle on met deux mois après des élections pour constituer
un gouvernement n'est pas normale. Que l'on sanctionne une
majorité sortante, oui ! Qu'on empêche un gouvernement d'agir,
non !
Il faut tout de suite atténuer ce jugement un peu brutal par
le fait que les Français, depuis 1978, à chaque élection législative,
c'est-à-dire en fin de compte à chaque élection qui dit "
qui va gouverner ", ont sanctionné l'équipe sortante. Depuis
1978, aucune majorité n'a eu devant elle une durée de dix
ans alors qu'il s'agit du bail normal et habituel des gouvernements
dans les grandes démocraties européennes. Pourquoi a-t-on
eu 1981, 1986, 1988, 1993, 1997, 2002 ? Pourquoi à chaque
fois la majorité sortante a-t-elle été battue ? C'est peut-être
à cause de l'efficacité du système électoral. J'aurais plutôt
tendance à constater que l'équipe sortante a été mal appréciée
par les électeurs qui lui ont dit : " Nous ne sommes pas contents
de ce que vous avez fait ". La démocratie a bien fonctionné.
Sommes nous aujourd'hui dans une crise de confiance politique
?
Je dis " oui ". Il ne s'agit pas d'une crise de confiance
due simplement à des circonstances politiques ; elle est due
à la logique mise en place à travers le quinquennat et les
élections législatives. C'est la première fois que l'on annonce,
plus d'un an à l'avance, la fin concomitante du mandat présidentiel
et du mandat des parlementaires. Il n'y a plus de décalage
possible. Lorsque le général de Gaulle est parti en 1969,
ce n'était pas prévu. Lorsque Georges Pompidou nous a quittés
en 1974, ce n'était pas prévu. Lorsque Valéry Giscard d'Estaing
a été battu en 1981, ce n'était pas prévu. Lorsque François
Mitterrand, à la fin de son mandat en 1995, était partant,
il avait à ses côtés Édouard Balladur et un gouvernement de
cohabitation. C'est donc la première fois que nous sommes
dans cette situation, tout à fait étonnante, où il y a un
Président de la République, un gouvernement et une majorité
parlementaire homogène qui terminent en même temps leurs mandats
politiques. Il y a de plus une difficulté évidente de relève
à l'intérieur du camp majoritaire.
Je crois que cette coïncidence des deux fins de mandats, mandat
présidentiel et mandat parlementaire, qui était prévisible
dès 2002, créé un problème de légitimité et règle mal le problème
de décalage ou de simultanéité de légitimité. A cela s'ajoutent
les élections régionales de 2004, le référendum du 29 mai
2005 plus les péripéties de la vie quotidienne. La crise de
confiance politique n'est pas due uniquement à des problèmes
d'hommes, elle provient du fait que nous sommes dans une situation
où le Président de la République, quelles que soient ses qualités,
n'a plus l'énergie et la ressource politique nécessaires -
simplement parce qu'il est à un an de la fin annoncée d'un
mandat - pour avoir toute l'autorité nécessaire à l'égard
de sa majorité, quelles que soient les qualités des uns et
des autres dans la majorité. Regardons ce qui se passe aux
Etats-Unis dans la dernière année du second mandat du président
des Etats-Unis. Nous sommes dans cette situation. C'est la
première fois. Si nous avions gardé le septennat, l'échéance
de l'année prochaine concernerait le Parlement et le Président
serait protégé et aurait une autorité prolongée au moins jusqu'au
moment des élections législatives.
Peut-on arriver à mettre fin à ce qui est à la fois positif
et original, c'est-à-dire l'exception constitutionnelle française
du Président de la République ? Il faut voir les choses comme
elles sont : le Président de la République est un élément
essentiel. Faut-il renforcer son pouvoir ? C'est-à-dire en
fin de compte supprimer le Premier ministre, la responsabilité
du gouvernement, la dissolution etc., ou faut-il essayer de
réduire sensiblement le rôle du Président de la République
pour en redonner au Parlement et au Gouvernement qui sont
totalement indissociables ? Je fais confiance au prochain
Président de la République, quel qu'il soit, pour avoir des
idées là-dessus. Un avant les élections, je ne suis pas certain
que cela soit l'essentiel. Il m'arrive de penser que si on
parle beaucoup de constitution c'est pour éviter de parler
d'autres sujets qui sont plus difficiles et qui coûtent beaucoup
plus cher ! Les révisions constitutionnelles ont un énorme
avantage, elles ne coûtent rien en termes de finances publiques.
La politique, la démocratie reposent avant tout sur la confiance
des électeurs. La difficulté aujourd'hui est : comment retrouver
un gouvernement dont on ait la certitude qu'il détient une
légitimité issue des dernières élections ? La logique profonde
de la Vème République le veut. Nul ne peut y échapper.
* Cet article est la transcription, revue et ajustée,
d'une communication prononcée le 10 mai 2006 lors du colloque
organisée par la Convention Vème République à l'Assemblée
nationale sur " Le pouvoir ".