Requiem pour les années Chirac -
Chronique incorrecte d'une France coupable Auteur : Hubert Coudurier*
Au crépuscule du premier quinquennat de la Vème république,
la France dresse le bilan : elle est coupable. Plus encore,
elle s'accuse !
Coupable, elle l'est de nostalgie à l'égard du passé, de refuser
de voir la réalité en face, d'avoir permis au chômage de masse
de se développer et d'avoir laissé les jeunes des cités à l'abandon.
Coupable, elle l'est d'avoir été gouverné depuis vingt ans par
une génération donneuse de leçons qui a materné le pays au point
de le rendre fou… Coupable !
Coupable ? La France n'est-elle pas plutôt culpabilisée ? Par
ses élites, par ses minorités actives, par ses voisins étrangers,
à l'affût du moindre dérapage, par un peuple qui gronde devant
les efforts qu'on lui demande. Et surtout par le grand culpabilisateur
en chef, le plus coupable de tous : son propre président.
Dressant la chronique de ces dernières années, de ces dernières
décennies, l'auteur brosse le portrait d'une France fatiguée
d'être coupable, d'avoir honte d'elle même, et qui, enfin, s'apprête
à résoudre les défis de demain. Et si notre culpabilité judéo-chrétienne
était le plus puissant ressort de notre adaptation au monde
moderne.
*Hubert Coudurier, 47 ans, ancien grand reporter à France
3, est directeur de l'information et administrateur du Télégramme
de Brest. Il est l'auteur de PPDA, l'inconnu du 20 heures (Robert
Laffont, 1996) et de Le Monde selon Chirac (Calmann-Lévy, 1998).
Extraits
Introduction
Culpabilité et culpabilisation sont les deux revers d'un même
problème. Si la France est coupable de certaines fautes, elle
est aussi victime de nombreuses tentatives de culpabilisation,
que ce soit sur la scène internationale, sur laquelle les anciennes
colonies entre autres, ne cessent de lui faire porter le poids
de leurs échecs, ou sur la scène intérieure, où les bien-pensants
de tout poil n'hésitent pas à jeter à la tête des citoyens des
accusations qui masquent leur impuissance. (…) L'histoire française
des dernières décennies nous enseigne comment cette perversion
s'est enkystée dans le pays, chacun ayant recours à la culpabilisation
de l'autre en jouant de la victimisation dont les mass média
ont fait leur fonds de commerce. Encore faut-il comprendre pourquoi.
En vingt ans, nous avons assisté au délitement de l'autorité,
en particulier des politiques, à l'emballement d'une société
privée de pères et de repères, à la montée en puissance des
médias et des juges, qui tourne, elle aussi, à une toute puissance
dont les dérives sont stigmatisées. Ces contrepouvoirs, à l'image
des checks and balances américains, ne sont-ils pas devenus
des pouvoirs à part entière, outrepassant leur rôle ? " Nous
sommes dans la situation d'un chirurgien qui opérerait un malade
en présence de sa famille, lui donnant des conseils sur la manière
de procéder ", note Hubert Védrine, ancien ministre socialiste
des Affaires étrangères, sur l'impuissance du politique. Or,
cette nécessité contemporaine pour l'exécutif de réagir en temps
réel, de rassurer en permanence, contribue paradoxalement à
nourrir les inquiétudes du malade.
Le pouvoir politique ploie désormais sous le poids de la culpabilisation
des médias et d'une population toujours prompte à juger. En
dehors des cercles politiques, peu nombreux sont ceux qui osent
affronter ce qu'on appelle, au choix, le politiquement correct
(traduction littérale de l'expression américaine politically
correct) ou la bien-pensance médiatique, mé "lange de conformisme
intellectuel, de soumission à l'idéologie dominante et de répétition
en boucle d'idées reçues. (…) (…) En réalité, nous vivons une
sorte de dérive à la soviétique dans laquelle les avancées démocratiques
(perestroïka) se conjuguent avec une régression économique,
conséquence d'une mondialisation mal maîtrisée. Clef de voûte
du système politique français dont il demeure la figure emblématique
Jacques Chirac porte la responsabilité de n'avoir pas mieux
canalisé par la parole cette évolution potentiellement explosive.
Sa culpabilité dans l'exercice du pouvoir, sa propension systématique
à la repentance ont eu des effets désastreux.
La mondialisation pour les autres
De cette étude, intitulée " Enquête sur les nouveaux rapports
de force entre les enjeux relationnels au sein de la société
française " [Enquête menée auprès d'un certain nombre de
patrons du CAC 40 menée par l'agence Euro RSCG et par son patron
Stéphane Fouks], se dégage une photographie très précise de
la manière dont les milieux dirigeants dans l'Hexagone perçoivent
leur environnement. La fracture avec le monde politique, jugé
trop démagogique, apparaît clairement. Les grands patrons s'exaspèrent
aussi des lenteurs de la société à s'adapter à la mondialisation,
à des contraintes internationales auxquelles ils sont eux-mêmes
confrontés depuis longtemps.
Jacques Chirac ou la culpabilité du pouvoir
D'aucuns remarqueront, à juste titre, que la sinistrose française
ne s'explique pas seulement par le socialisme. Et pour cause
! Depuis plus de dix ans, c'est Jacques Chirac qui préside notre
République française, lequel, s'il a vendu le journal L'Humanité
dans sa jeunesse, n'avait pas la réputation d'être un homme
de gauche. Mais à y regarder de plus près, on constate que l'actuel
président, tout homme de droite qu'il soit, fondateur du RPR,
et initiateur de l'UMP, a mis ses pas dans ceux de son prédécesseur,
subissant comme lui l'épreuve de la cohabitation après la victoire
de la gauche aux élections législatives de 1997, et la nomination
de Lionel Jospin au postez de Premier ministre. Jacques Chirac
a, en un sens, hérité des habits de François Mitterrand, dont
il a copié la façon de gouverner pour mieux se faire apprécier.
Fixer au 10 mai le jour de la commémoration de l'esclavage n'était-il
d'ailleurs pas un hommage indirect ? Une chose est claire. A
l'issue de dix années de mandat, Chirac a gouverné à reculons
comme s'il éprouvait une certaine culpabilisation à exercer
le pouvoir jusqu'au bout. Certes les résistances étaient fortes,
mais d'autres que lui en sont venus à bout
Sarkozy ou la maturation de l'enfant-roi
On ne peut comprendre la partition que joue Nicolas Sarkozy
sans revenir en arrière et voir comment Jacques Chirac a façonné
son discours politique, comment il s'est choisi des héritiers
successifs tout en décourageant les autres. Il y a les fils
que Chirac a reconnus, à commencer par le préféré, Alain Juppé.
Et il y a les autres, en l'occurrence l'autre, le rebelle. Celui
dont on aimerait qu'il n'existe pas, mais qui s'impose avec
opiniâtreté, qui refuse de se sentir coupable de son attitude,
et ceux qui vous culpabilise sans relâche, en retour de la culpabilisation
qu'on tente vainement de lui imposer. (…) Nicolas Sarkozy (…)
se sent libre. Libre de ses propos et de ses actes. Dire pour
autant qu'il s'est totalement émancipé du regard de celui qui
a guidé ses pas en politique depuis 30 ans serait, pour le moins,
excessif. (…) Avec Jacques Chirac (…) c'est plus compliqué.
La relation est ambivalente, passionnelle, on y sent de " l'amour-haine
", même si l'intéressé s'en défend tout en glissant à certains
proches " Je le déteste ! ". Certains retrouvent chez Sarkozy,
le fonceur que fut Chirac. La soumission n'est pas au programme,
ce qui en fait un candidat impossible au poste de Premier ministre.
A l'évidence, l'homme a un sens aigu du rapport de force. A
l'en croire, rien ne lui aurait été réellement donné, tout aurait
été conquis : de la prise de la mairie de Neuilly en avril 1983
à celle de l'UMP en novembre 2004.
Le déclin de l'influence française
Tout le monde en convient : la France ne pèse plus au sein de
la communauté autant que par le passé. La chute du Mur et la
renaissance allemande ont rééquilibré la relation entre Paris
et Berlin. Mais depuis plusieurs années les observateurs s'interrogent
sur la faible représentation des intérêts français à Bruxelles
face à l'efficacité des lobbyistes anglo-saxons ou sur le manque
d'organisation des partis politiques français au sein du Parlement
de Strasbourg. De surcroît, par son arrogance, Paris s'est coupé
de petits pays fort utiles pour bâtir des coalitions d'intérêts,
tandis que Berlin s'y entendait mieux pour les " draguer ".
Avec l'aimable autorisation des éditions Jacob - Duvernet.
Requiem pour les années Chirac - Chronique incorrecte d'une
France coupable - 191 pages - 19 euros